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Femmes de Tunisie, Debout !

dimanche 21 août 2011

Il y a quelques années, la sonde « Beagle » n’avait pas fonctionné comme prévu. Quelques jours après, les Américains lançaient « Spirit » et le monde entier vit ces si belles images de la planète rouge. Autres cieux, autres préoccupations.

Pendant ce temps, un peu partout en Europe, surtout en France, des centaines de jeunes filles musulmanes, dans leur grande majorité voilées, encadrées par des barbus aux mines souvent patibulaires, dont le souci premier était de répondre aux journalistes à la place de leurs protégées¹, défilaient dans la rue, proclamant leur droit à la liberté individuelle. Comme si leur liberté ne trouvait son expression que dans le port du voile dit islamique !

Pendant ce temps, un peu partout dans le monde dit arabo-musulman (comme si cette nébuleuse voulait dire quelque chose), des milliers de femmes musulmanes voyaient, à l’image de leurs consœurs de France, leur parole confisquée. Pire encore, les viols, les crimes d’honneur (sic) continuaient de plus belle. Les femmes afghanes eurent droit aux feux de la rampe et nombreuses furent les voix qui s’élevèrent pour dénoncer leur tragique situation. Que de protestations avaient été enregistrées parce que les petites filles afghanes étaient empêchées d’aller à l’école, les femmes lapidées pour adultère, battues dans la rue, dans l’indifférence générale, parce qu’elles avaient laissé paraître leurs chevilles ou parce qu’elles portaient des talons hauts, cloîtrées chez elles, ne pouvant mettre le nez dehors que si elles étaient accompagnées d’un proche parent, privées de soins parce que les seuls médecins disponibles étaient tous des hommes. Folie meurtrière des Talibans, extrémistes dans leur interprétation du Coran ?

Pas seulement !2 Aux Emirats Arabes Unis, les maris ont le droit de battre leur femme « pourvu que les coups ne leur cassent pas les os ou n’entraînent pas de difformité corporelle » ! En Arabie Saoudite, les femmes n’ont pas le droit de voter, de conduire une voiture (elles ont manifesté il y a quelques mois pour ce droit), de montrer leur visage ou de discuter dans la rue avec tout homme qui ne soit pas de leur famille. Quand le Prince Abdallah avait rendu visite à Bush dans son ranch à Crawford, il avait exigé que son vol ne fût pas dirigé par des aiguilleurs du ciel femmes. Jusqu’à présent, quand les étudiantes saoudiennes ont une question à poser à leur enseignant homme, elles le font par interphone interposé, lui évitant ainsi d’être en leur dangereuse présence. Au printemps 2005, à la Mecque, les mutaween, ce corps chargé de veiller à la préservation de la morale et à la promotion de la vertu, avaient refoulé des jeunes filles fuyant un incendie qui s’était déclaré dans leur école, sous le prétexte qu’elles étaient têtes nues. Quinze jeunes filles avaient péri.

Dans la province du nord du Nigeria, à Katsina, une cour de justice a condamné une femme à la lapidation parce qu’elle avait eu un enfant hors mariage. Cas fréquent dans certains pays dits musulmans, banalisé par sa récurrence et le silence complice du monde dit civilisé. Ce qui était moins fréquent, c’est que la jeune fille, mariée à l’âge de quatorze ans, répudiée immédiatement après la consommation du mariage, allaitait encore un enfant de quelques mois. Au cours de son procès, elle n’avait pas d’avocat. Dans sa clémence, la Cour avait accepté que la sentence ne fût exécutée que lorsque la condamnée aurait sevré son enfant.

En 2005, un Iranien avait décapité sa fille de sept ans parce qu’elle avait été violée par son oncle. L’autopsie avait montré que la jeune fille était vierge. Un Yéménite a vidé son chargeur sur sa fille, la nuit même de ses noces, parce que le mari a prétendu qu’elle n’était pas vierge. Quand un examen médical a montré qu’elle l’était, les autorités ont conclu que le mari n’avait pas trouvé mieux pour cacher sa propre impuissance. Selon la Ligue pakistanaise des Droits de l’Homme, deux femmes sont assassinées tous les jours pour… laver l’honneur de leur famille. Un cas devenu célèbre en Egypte concerne une jeune fille, Nora Marzouk Ahmed, qui s’était mariée sans le consentement de son père. Quand elle alla chez lui, dans l’espoir de se repentir, il lui coupa la tête et l’exhiba dans la rue à qui voulait la voir. Toujours en 2005, un tribunal du Pendjab a condamné une jeune fille à être violée par une bande qui comprenait, parmi ses membres, l’un des assesseurs du tribunal. Cette « tournante » d’une heure et demie, la fille la devait à son frère de onze ans et demi qui avait « déshonoré » une fille, parce qu’il avait été vu lui parler seul à seule. Selon The Jordan Times, en Jordanie, un pays relativement moderne, les « crimes d’honneur » ont atteint 25% des crimes commis en 1999, avec des pics de 33% en 1986 et de 34% en 1993 2.

Tous ces exemples ne sont certainement pas le fait de l’Islam en tant que religion. Ces méfaits sont dus à ceux qui, parmi les musulmans, s’en tiennent à des interprétations datant de quelques siècles, interprétations humaines donc faillibles et perfectibles.

Où étaient les jeunes filles musulmanes des pays arabes ou d’ailleurs quand tous ces crimes ont été commis ? Où étaient leurs mentors d’aujourd’hui, ces chefs de partis musulmans, aberration extrême dans des pays qui ne sont peut-être pas laïcs de jure mais qui aspirent à une certaine forme de modernité ? Y a-t-il eu une seule manifestation de soutien ou de protestation ? Savent-elles ce qui les attend vraiment, quand elles s’attachent à un aspect aussi mineur de la religion musulmane ? Sont-elles conscientes qu’elles œuvrent à leur propre asservissement et à la confiscation de leur liberté ?

Même la fameuse prescription vestimentaire, dont les intégristes semblent vouloir faire un cheval de bataille, reste ouverte à diverses interprétations. La traduction française de la Sourate 24, Verset 31 donne ce qui suit :

« Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines ; et qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu’elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. Et qu’elles ne frappent pas avec leurs pieds de façon que l’on sache ce qu’elles cachent de leurs parures. Et repentez-vous tous devant Allah, Ô croyants, afin que vous récoltiez le succès ».

Une lecture littéraliste voudra dire que les Talibans ont eu raison d’imposer la Burka, puisque les « atours » d’une femme pourraient être n’importe quelle partie de son corps. Toute autre lecture conclura logiquement à considérer la sourate non comme une prescription mais comme un appel à la pudeur. Sinon, en quoi les cheveux d’une femme sont-ils plus érogènes que ses yeux, sa bouche, ses mains, par exemple ? Imposer le port du voile ne relève en fait que du fanatisme de quelques illuminés passéistes, nostalgiques d’un passé glorieux, qui ne peuvent voir en la femme qu’un simple objet sexuel, le réceptacle par excellence de la tentation et du péché. S’ils se sentent incapables de maîtriser leur « animalité » première qui les pousse à fantasmer dès qu’ils voient un bout de chair, pourquoi faut-il que les femmes en paient le prix ? Pourquoi faut-il qu’elles demeurent indéfiniment mineures pour que les hommes puissent sauvegarder des soi-disant privilèges ?

Le projet des partis musulmans intégristes est clair : obtiendraient-ils quelque succès dans cette bataille pour le voile, ils pousseraient plus loin. Déjà quelques énergumènes refusent que leur femme soit auscultée par un médecin homme ; ils appellent à la légalisation de la polygamie, sous le prétexte qu’elle est mentionnée dans le Coran, et que nulle autorité humaine n’est habilitée à légiférer dans ce domaine ! Que de prescriptions figurent dans le Coran qui sont devenues obsolètes et que les plus extrémistes parmi les intégristes n’osent même plus mentionner (esclavage, la répartition du butin entre les combattants en temps de guerre, la dîme sur les non musulmans en pays d’Islam, châtiments corporels, et j’en passe et des meilleures) !³

Pendant longtemps, la Tunisie (pays religieusement monolithique) fut loin d’être un modèle de respect des droits de l’homme et des libertés individuelles. Ses dirigeants avaient décrété que la revendication du port du voile n’émanait ni d’un sentiment religieux ni d’une quête identitaire. Le voile a ainsi été assimilé à un habit confessionnel, voire à un uniforme politique et a été de ce fait proscrit dans les institutions de l’Etat (éducation, administration). La même logique prévalait quand il s’agissait de créer des partis politiques sur une base religieuse. Les musulmans authentiques avaient accepté (nonobstant le caractère coercitif du régime tunisien) cette règle au nom d’un principe fondateur du droit musulman, à savoir le consensus, qui devrait constituer un exemple à méditer pour les crypto-intégristes.

La Révolution du 14 janvier 2011 a créé un nouvel état d’esprit et donné un nouvel élan fondé sur la liberté et la dignité et la donne a réellement changé : C’EST ENTRE VOS MAINS QUE SE TROUVE MAINTENANT LA SOLUTION.

La Maroc de Mohamed VI a réalisé un pas très important vers le respect de la dignité de la femme et de son intégrité mentale et physique. Les femmes marocaines ne pavoisent pas pour autant. Elles ne crient pas victoire parce que leurs revendications ne sont qu’à moitié satisfaites. Ce que Mohamed VI a bien voulu leur concéder est un acquis de taille qui vient récompenser des années de lutte. Que leurs sœurs musulmanes de Tunisie, elles qui il y’a quelques mois seulement étaient citées en exemple, y réfléchissent avant de se lancer dans une bataille d’arrière-garde.

Dans cette bataille où elles sont l’objet souvent involontaire de manipulations politiques et de luttes de pouvoir, elles ont tout à perdre. Elles ne réussiront finalement qu’à faire le jeu de l’extrême droite. En ces temps de pré-élections, les partis rétrogrades et obscurantistes et leurs émules doivent se frotter les mains de satisfaction. Si par malheur, ils venaient à s’imposer, la Tunisie y perdrait son âme et les musulmanes tout espoir de mener une vie libre et citoyenne.

Qu’on me permette alors de lancer cet appel.

Pères de Tunisie, où que vous soyez, quelque soit votre statut social, PENSEZ A VOS FILLES !

Vous, parents qui vous saignez aux quatre veines pour que vos garçons ET VOS FILLES réussissent, que sera votre attitude quand les intégristes imposeront leurs lois rétrogrades éditées il y a plus de quatorze siècles ?

A quoi aura servi le sacrifice de vos parents et grands-parents pour arracher la liberté du pays ?

Vous, femmes tunisiennes, qui donnez la vie !

Vous, nos mères, nos sœurs, nos épouses, nos filles !

Vous, jeunes (et moins jeunes) tunisiennes qui constituez plus de 50% de la population !

Vous, étudiantes qui tenez le haut du pavé du pavé avec un taux de réussite dépassant 60%, vous qui constituez au moins 70% de l’effectif des départements de lettres, sciences humaines et sociales !

Allez-vous accepter d’être remisées dans les cuisines, condamnées à rester cloîtrées dans vos maisons aux portes closes, esclaves des tâches domestiques et des caprices de vos mâles ?

Allez-vous acquiescer aux diktats obscurantistes qui vous relègueront au rang de simples procréatrices et de puéricultrices (non payées), vous qui avez occupé le devant de la scène pendant des décennies, qui avez été chefs d’entreprise, ingénieures, professeures, avocates, juges, médecins, pilotes de ligne et commandants de bord ?

Ce que les Talibans ont fait en Afghanistan des femmes diplômées ; ce qu’ont fait les Mollahs en Iran des femmes juges et cadres supérieurs ; le sort que les fanatiques ont fait d’une Benazir Bhutto au Pakistan –voilà ce que feront les intégristes dès qu’ils arriveront au pouvoir.
Ils n’y sont pas encore que leurs hordes d’écervelés, la barbe au vent et la gandoura balayant la chaussée, imposent d’ores et déjà des files d’attente discriminatoires, des tenues vestimentaires à l’allure étrange venues d’ailleurs, attaquent les lieux de loisir au nom de règles de morale que même les Wahabites commencent à renier ? Faisant fi de nos traditions séculaires et des règles de bienséance les plus élémentaires (je ne parle même pas de galanterie), ils investissent les lieux de culte, envahissent les espaces publics, intimidant les hommes et terrorisant les femmes, se croyant en terre conquise. SEUL VOTRE VOTE POURRA LES ARRÊTER.

Pourquoi faut-il que ce soit vous, les femmes, qui culpabilisiez et cachiez ce que Dieu, dans son infime générosité, vous a donné en propre, parce que des névrosés pervers n’arrivent pas à se contrôler à la vue d’un bout de chair ou d’une touffe de cheveux ? Pourquoi faut-il que vous payiez les pots cassés ? NE VOUS LAISSEZ PLUS FAIRE. Il vous est possible, IL VOUS INCOMBE de leur barrer la route.

A « bonnes entendeuses », salut !

Hechmi TRABELSI

Universitaire

P.-S.

- ¹ Paradoxalement, le voile semble la préoccupation première des hommes, comme si l’Islam, pour citer Ala Al Aswany, avait été révélé pour voiler les femmes
- 1 Tous les exemples sont tirés de l’étude de Kay S. Hymowitz, « Why Feminism is AWOL on Islam ? » City Journal, Winter 2003, Vol. 13, No.1.
- 2 Voir Fadia Faqir, “Intrafamily Femicide in Defence of Honour : The Case of Jordan,” in Institute for the Secularisation of Islamic Society Bulletin, August 2000.
- 3 Voir à ce propos l’excellent livre de Mohamed Charfi, Islam et Liberté : Le Malentendu Historique (Paris : Albin Michel, 1998).

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