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A l’occasion de la Fête de la femme (anniversaire de la promulgation du Code du statut personnel, le 13 août 1956) :

Émancipation de la femme tunisienne : Trois photos et quelques images

mardi 23 août 2011

La Tunisie moderne s’est construite autour de trois axes : l’enseignement public, le syndicalisme et l’émancipation de la femme. Les deux derniers sont, en partie, les conséquences directes du premier.

Dés son instauration en Tunisie (1881), le protectorat français a commencé par établir un système d’éducation public conforme à celui existant en France. Ce système, qui a existé en un premier temps en parallèle avec le système traditionnel (Le Koutteb et La Medrassa), avant de le remplacer, avait pour but de créer une main-d’œuvre locale capable de permettre une exploitation des ressources naturelles autochtones à un coût bas, et qui se transformera, ensuite, en un marché de consommation des produits manufacturés français. Ceci revenait, en fait, à transformer une société agricole féodale à tendance tribale en une société précapitaliste et pré-industrialisée, puis capitaliste.

Trois conséquences inéluctables, pas nécessairement désirées, vont en découler :

- l’apparition d’une intelligentsia nationale fortement imprégnée des valeurs de « La Révolution Française » (la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789, garantit les droits fondamentaux du peuple en même temps qu’elle formule ses devoirs : liberté, égalité, mais aussi souveraineté nationale). L’apparition, aussi, d’un mouvement ouvrier qui s’organisera très vite en syndicats et deviendra le fer de lance du mouvement national pour l’indépendance.

- Cette avant-garde intellectuelle et ouvrière va se mettre en diapason avec les grandes transformations qui ont secoué le monde dans la première moitié du 20ème siècle, en particulier l’émergence du socialisme et l’émancipation de la femme.

Ce qui est notable, en rapport avec l’émancipation de la femme, est que les figures de proue de cette lutte sont des hommes : Tahar Haddad et Habib Bourguiba.

- une dichotomie s’installe entre la pensée individuelle et le comportement social du Tunisien.

Elle est due au fait que le passage d’une société féodale à une société post-industrialisée a été brusque et artificiel, et non la conséquence, comme c’est le cas en Europe, d’un processus historique, lui-même résultat d’une évolution de la pensée théorisée et du développement scientifique et industriel. Ce changement imposé artificiellement a créé, chez le Tunisien, une sorte de schizophrénie entre « l’acte spontané », édifié par l’accumulation millénaire de traditions culturelles, et « l’acte réfléchi », conséquence d’une envie d’être en diapason avec une pensée occidentale synonyme de contemporanéité et de modernité.

C’est cette dernière conséquence qui a conditionné, jusqu’à nos jours, les rapports qu’a la société tunisienne avec la moitié de ses composantes : les femmes. Ces rapports Société/Femme ne sont pas obligatoirement conformes à l’image de la femme que veulent instaurer les politiques de l’Etat tunisien ; aussi bien celle de l’après 1955 que celles de l’après 1970 et de l’après 1987.

Ce sont ces contradictions entre l’image sociale, contrastée, de la femme, et l’image, plus clean, élaborée par les choix de société voulus par la politique, qui ont conditionné la présence et les représentations de la femme dans le cinéma et la production audio-visuelle tunisiennes. Ceci a aussi influencé le choix d’un certain nombre de photos, en rapport avec l’émancipation de la femme, retenues dans la mémoire collective.

Trois époques, trois images

A part quelques exceptions qui ont des origines berbères (Margoum gafsien, sculptures en alfa, en terre et en bois,..), la représentation imagée et l’image ne font pas partie de la culture arabo-musulmane tunisienne, qui est basée, plutôt, sur l’oralité, parfois sur l’écrit. Ce n’est pas le cas quant on s’intéresse à l’émancipation de la femme. En plus des intitulés des textes fondateurs (écrits de Tahar Haddad, Code du statut personnel…), dont les détails sont généralement ignorés, la mémoire collective retient surtout des images représentatives de cette émancipation. Nous en choisissons trois : le portrait de Tahar Haddad (1931), la photo de Bourguiba ôtant le « safsari » (long châle traditionnel ) d’une femme tunisienne (1955), et la photo d’une femme en chemise et pantalon portant une photo du président déchu, Zine El Abidine Ben Ali (1987).

Les trois photos ont en commun …la place secondaire attribuée à la femme, quand elle n’est pas totalement absente.

La première chose qui nous vient à l’esprit, soit par sa valeur chronologique, soit par sa portée fondatrice, quand nous parlons de l’émancipation de la femme tunisienne est, bien sûr, la figure emblématique de Tahar Haddad (1899 – 1935) et son œuvre « Notre femme dans la chari’â et la société » (1930). Bien qu’il ait écrit plusieurs articles sur ce sujet et sur d’autres, bien qu’il ait été un militant syndicaliste, ce que la mémoire collective retient de Tahar Haddad, outre l’intitulé de son manuscrit, c’est sa photo.

Cette photo, qui représente l’émergence de l’idée de l’émancipation de la femme, est celle d’un homme ! La femme en est absente. Cette importance du masculin dans la question de l’émancipation de la femme tunisienne va se retrouver dans toutes les autres représentations imagées.

Autre particularité de cette photo : elle ne répond nullement à ce qu’on peut imaginer comme « mâle » des années 20 : traits doux, visage imberbe, moustache fine, peau douce et regard tendre. Nous sommes loin de l’aspect osseux et dur d’un Mohamed Ali Hammi, de l’air torturé d’un Abou El Kacem Chabbi ou de l’allure négligée d’un Douaji.

Loin de nous de taxer Tahar Haddad d’avoir un aspect « efféminé » ! Il reste que les caractéristiques de son visage, sur cette photo, sont généralement allouées, dans notre société, aux femmes. L’absence de tout aspect « macho » est, peut-être, une raison, même mineure, du rapport qui perdure entre cette photo et la question de la femme.

Seconde photo : Bourguiba qui fait tomber le « safsari » et dévoile le visage d’une femme (01/06/1955).

Image hautement représentative de la future politique bourguibienne ! Elle introduit la femme à côté de l’homme. La femme, qui n’était qu’une entité virtuelle dans l’esprit de l’observateur sur la photo de T. Haddad, prend ici un visage. Elle devient la femme tunisienne. Cette percée est atténuée par deux aspects :
- elle n’a pas une identité propre (on ne sait pas qui est cette femme) mais représente un symbole ;
- c’est l’homme qui agit (Bourguiba) et c’est la femme qui subit passivement.

Le tout est exposé au regard du « peuple » pour lui faire admettre ce qui va suivre.
Cette image prépare l’instauration législative du « Code du statut personnel », qui est confondu totalement avec l’émancipation de la femme tunisienne, malgré le fait qu’il contient d’autres points. Elle témoigne de l’enjeu politique d’un tel acte et confirme que l’émancipation de la femme tunisienne est le fruit d’un processus décidé par le haut de la pyramide politique, pour être diffusé vers la base de la pyramide sociale. L’adhésion de cette base à ce processus devient dès lors un état de fait et non une façon d’exprimer l’évolution de la pensée sociale.
Comme tout état de fait, ceci reste tributaire, la plupart du temps, de la position de force que peuvent occuper ceux qui instaurent ces faits.

Troisième photo : une femme qui brandit la photo d e l’ex Président Ben Ali (07/11/1987).
Je décris cette photo : le 07 novembre 1987, entourée par la foule réunie devant le ministère de l’intérieur, une femme portant un pantalon et une chemise à carreaux, les manches retroussées, agite une photo du second président de la Tunisie.

La première chose qui la distingue des deux autres photos est que c’est la femme qui occupe le cadre. Les hommes qui l’entourent ne sont qu’une masse anonyme. Le seul homme important sur cette photo (Ben Ali) n’est qu’une image entre les mains de cette femme.

Deuxième importance : cette femme a un aspect qu’on attribue généralement aux hommes. Elle a un aspect masculin : chemise masculine à carreaux (elle ressemble à celles portées par les cowboys), manches relevées, pantalon et cheveux libres et pas rangés. Sa place, parmi toute cette foule, paraît admise, voire même naturelle.

Autre constatation : cette femme met en avant l’image d’un homme, Ben Ali, qu’elle considère comme son sauveur, pas comme femme, mais comme « un citoyen tunisien ». Son rapport avec cet événement n’est plus celui de l’émancipation, mais plutôt celui de la citoyenneté.
Même si cette photo a été longtemps utilisée pour représenter « le changement du 07 novembre 1987 », nous sommes loin de l’aspect intellectuel tendre de la photo de Tahar Haddad et du caractère « politique institutionnalisée » de la photo de 1955. Reste que cette femme n’est pas si éloignée de ses précédentes, puisqu’elle n’est pas encore une actrice du changement, mais un de ces enjeux. Elle apparaît comme celle qui réagit au fait « d’être sauvée », pas comme celle qui édifie ce « sauvetage ». Elle n’apparaît même pas comme un symbole de l’émancipation de la femme, chose que la politique veut faire paraître acquise, mais comme le symbole asexué non d’un changement, mais d’un sauvetage plus global, celui de toute la société tunisienne.

Ces trois photos, clairement identifiées, vu leur rapport étroit avec l’émancipation de la femme dans l’imaginaire des Tunisiens, peuvent être complétées par une image, qui n’est pas une photo datée et précise mais une représentation, à travers plusieurs clichés, de la jeune ouvrière en blouse bleue apparus au début des années 70.

Cette image, moins implantée dans l’imaginaire collectif conscient des Tunisiens, reste fondamentale pour comprendre l’actualité de la position de la femme tunisienne. Cette image a représenté une rupture dans la perception de la femme libérée. Avant cette date, l’image d’une femme indépendante se confondait avec les traits de la femme intellectuelle, éduquée, diplômée et appartenant à la petite bourgeoisie (enseignantes, médecins, infirmières,…) ou de la femme aristocrate qui a commencé à aller à l’école depuis 1900 (inauguration de la première école de filles en Tunisie). L’image de la femme ouvrière était celle de l’artisane à domicile (tisseuse, brodeuse,…), de la paysanne et de la bédouine. Toutes sont des femmes d’intérieur qui dépendent d’un homme (épouses, filles…).

Après 1972, la société tunisienne a appris à accepter que la femme « normale » puisse travailler en dehors de la maison ou du champ de son tuteur et qu’elle puisse avoir un salaire bien à elle.

Comme les trois autres images, cette dernière ne représente pas le fruit d’un militantisme féminin, mais la conséquence de choix, cette fois économiques, faits par des hommes.
Et même si l’existence de ce salaire a permis l’autonomie matérielle et l’indépendance (par rapport au tuteur) de la femme tunisienne, il n’a pas établi son émancipation.

Ces images, par leur impact sur cet imaginaire collectif, ont occulté les luttes de plusieurs femmes tunisiennes (Manoubia Ouartani, Habiba Menchari, B’chira Ben Mrad, Sayda Karoui, Nabiha Ben Miled, Safia Farhat,…) pour l’émergence d’une société où la question de la femme ne se pose plus, non parce que la position de la femme dans une société patriarcale, comme disent plusieurs, est injuste, mais parce que cette hiérarchie sociale est contre nature.

Bchira Ben Mrad habiba menchari

Ceci explique, peut-être, et malgré la réalité et l’importance des femmes dans tous les secteurs (sociaux, politiques, économiques) de la vie en Tunisie, le fait la question de son émancipation ne cesse d’être traitée et retraitée, défendue et mise en accusation, honorée et incriminée,…
Ceci explique, aussi, l’émergence des idées rétrogrades et misogynes chaque fois qu’il y a crise politique, crise économique ou crise identitaire.

On taxe énormément le cinéma tunisien de rabâcher le problème de la femme ! Il est peut-être temps de poser le question autrement : pourquoi le cinéma tunisien s’intéresse-t-il encore à ce sujet ?

La réponse est que, même si nous faisons semblant des les ignorer, les réalités ne nous lâchent pas. Cinquante-six ans (13 août 1956) après, quelques composantes de la société tunisienne mettent encore en question les acquis de l’adoption du statut personnel et le confondent totalement avec la question de la femme. Ces protecteurs de « l’authenticité de la Tunisie ! » veulent réinstaurer la polygamie, le dictat du mâle sur la femme et le cloisonnement de la gent féminine. C’est une réalité que la société tunisienne doit affronter, aujourd’hui. Par contre, il existe, actuellement, une nouvelle réalité que ces gardiens de la société patriarcale doivent affronter : c’est la femme qui décide de son avenir ; non comme femme, mais, comme une citoyenne à part entière. Cette nouvelle Tunisie qui est en train de germer est aussi, je dirais même, en grande partie l’œuvre des femmes. Les militantes de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), les filles de toutes les associations qui ont su garder, au prix fort, leur autonomie, toutes les femmes qui ont été aux premières lignes dans les manifestations, toutes les femmes qui ont été torturées et emprisonnées pour avoir défendu leurs droits, toutes ces femmes voilées, non voilées, rurales et urbaines, toutes ces femmes artistes qui ont fait des films, des pièces de théâtre, des tableaux, des sculptures ou des créations littéraires sans s’autocensurer, sont aujourd’hui sur le terrain pour réclamer leur dû :vivre dans un pays sans discrimination aucune ; vivre dans un pays où elles n’entendront plus des phrases si dégradantes du genre : « la femme a appuyé l’homme tunisien dans sa révolution, la femme était à côté de l’homme dans la révolution… ».

Safia Farhat

Les photos d’aujourd’hui nous montrent que femmes et hommes, jeunes et vieux, ceux du littoral et ceux du fond du pays, ceux du sud et ceux du nord… ont fait la révolution ensemble et qu’ils sont en train de bâtir cette Tunisie juste, équitable, pluraliste, démocratique et ouverte sur l’humain. Les réalités d’aujourd’hui nous disent que cela sera difficile et plein d’embûches, que poseront les rétrogrades et les contre-révolutionnaires ; seulement, nous avons acquis la force inouïe, capable de triompher de tous les obstacles : le pouvoir de dire « non » d’une seule voix ; une voix qui va de l’aigu le plus strident au grave le plus tonnant.

Entre accepter l’émancipation de la femme comme le droit inéluctable de tout être humain d’être l’égal des autres, et l’admettre parce que c’est un choix imposé, il y a un abîme aussi profond que celui qui sépare l’acceptation des choses inconsciemment parce que c’est dans la nature des choses, et réfléchir consciemment à admettre ces mêmes choses parce qu’elles sont un fait conjoncturel qui nous est imposé.

C’est cette voix, harmonieuse dans sa diversité depuis le 14 janvier 2011, qui finira par faire de l’égalité entre les sexes un fait social inconscient et non une décision législative ou politique.

Naceur Sardi

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