Tunisiennes d’aujourd’hui
نساء الجيل الجديد

Accueil > Français > Femmes et sciences > La place de la femme tunisienne dans les sciences : analyse de la situation (...)

La place de la femme tunisienne dans les sciences : analyse de la situation actuelle et perspectives de développement

dimanche 4 mars 2012

Par
Oum Kalthoum Ben Hassine

Professeur à la Faculté des Sciences de Tunis & Présidente de l’Association tunisienne « Femme et Sciences »


Ci-dessous nous présentons un extrait de ce long article. L’article en totalité sera disponible dans quelque temps.


La science et la technologie sont devenues des dimensions majeures de notre époque où la production de richesses, indispensable au développement, est liée à la production scientifique et aux applications de la science, ce qui nécessite la parité, entre les hommes et les femmes, dans l’accès à l’éducation scientifique, à la recherche scientifique et aux plus hauts niveaux universitaires dans les domaines scientifiques afin d’utiliser toutes les créativités. En effet, de par leur rôle dans la société (éducation, soins des autres, transmission de la culture, maintien d’un milieu sain), les femmes sont souvent des porteuses de paix et de préservation de l’environnement. Dans ce cas, leur pleine participation dans le domaine scientifique et technologique permet non seulement l’augmentation du potentiel scientifique humain des pays, ce qui n’est pas sans importantes répercussions sur le développement économique, mais aussi une plus grande diversité dans l’élaboration du savoir scientifique et la formulation de nouvelles normes éthiques sur la science et les technologies.

L’intégration des femmes dans les sciences et leur contribution à l’élaboration du savoir scientifique est donc essentielle pour parvenir à un développement humain durable et égalitaire. Aujourd’hui, ce développement durable, c’est à dire un développement qui assure un bien être à l’ensemble de la population, qui tient compte de l’équilibre fragile de l’environnement et qui conduit à une vision plus créatrice de la vie, est, plus que jamais, conditionné par l’équité dans les sciences. En effet, à l’ère où l’or gris a remplacé l’or noir, les pays ont besoin de la contribution et de la pleine participation des hommes et des femmes pour assurer leur avenir.

Pour cela, les organisations internationales se préoccupent, ces dernières années, de l’aspect de la place des femmes dans les sciences et dans la recherche scientifique. Ainsi, l’UNESCO a consacré à cette problématique une partie importante de sa conférence sur les sciences qui s’est tenue, en 1999, à Budapest. Le Conseil de l’Europe a produit, entre 1997 et 1999, une résolution sur la place des femmes en Science et en Technologie. Plusieurs directions de l’Union européenne se préoccupent de ces questions, à travers le Fonds social européen sous la rubrique de l’égalité des chances entre hommes et femmes ou celle de la recherche. La Commission européenne finance, dans le cadre de son 6ème programme, une nouvelle institution : « le Centre d’Europe Central pour les femmes et les jeunes en Sciences » qui va oeuvrer à stimuler le débat sur la position des femmes et des jeunes en Sciences dans la région et à développer les outils qui vont accroître leur visibilité et leur participation dans les structures de la recherche européenne.

Par ailleurs, dans divers pays, des associations sont nées à l’initiative des femmes scientifiques conscientes de la nécessité de renforcer la position des femmes dans leurs secteurs ou de familiariser les jeunes filles avec les sciences et les technologies.

Dans ce contexte, l’analyse de la représentation des femmes tunisiennes dans les domaines scientifiques revêt un intérêt particulier. Cette analyse est d’autant plus intéressante que l’évolution de la condition de la femme dans notre pays est relativement récente, ce qui incite aux bilans, aux rétrospectives et aux perspectives pour mesurer le chemin parcouru et baliser les territoires de l’évolution.

L’accès aux sciences est conditionné par le droit à l’éducation. Pour la femme tunisienne, ce droit représente un fait nouveau puisqu’il a été acquis en 1956 lorsque l’une des premières mesures de la Tunisie indépendante fut de rétablir la femme dans ses droits avec la promulgation du code du statut personnel. Ainsi, l’instauration en Tunisie, depuis l’indépendance, d’une scolarisation obligatoire et gratuite a abouti à des résultats quantitatifs incontestables. En effet, le développement économique est conditionné par l’appropriation et la maîtrise du savoir, ce dernier représentant la clef de la réussite à une époque où la compétition entre les nations est basée sur l’intelligence. De ce fait, on a assisté en Tunisie au développement de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique et technologique, étant donné que l’investissement dans le savoir implique un effort continu dans ces domaines. Ainsi, le nombre d’institutions d’enseignement et de recherche n’a, depuis, cessé d’augmenter. De même les ressources financières allouées à la recherche scientifique n’ont cessé de s’accroître pour atteindre actuellement 1 % du PIB.

L’ensemble de ces éléments autorise à analyser la situation des femmes dans les domaines scientifiques en Tunisie.

Pour cela, l’examen des données récentes et disponibles s’impose. En effet, les chiffres et statistiques aident à prendre conscience des inégalités et donnent les premiers outils pour aider à les réduire. Leur examen révèle qu’au cours des dernières années des progrès significatifs ont été réalisés au niveau de l’accès des filles aux différents cycles de l’enseignement en Tunisie. L’amélioration des taux de scolarisation s’est accompagné d’une réduction progressive de l’écart entre les filles et les garçons au profit des filles à tel point qu’on assiste actuellement à un renversement des tendances au profit des filles qui, à présent, représentent plus de 50 % des effectifs des élèves du deuxième cycle de l’enseignement de base mais aussi de l’enseignement secondaire (dont environ 62 % obtiennent leur baccalauréat contre 60,6 % pour les garçons) et presque 54 % des effectifs dans l’enseignement supérieur. A titre de comparaison, en France, les étudiantes constituent environ 56 % de l’effectif total des étudiants (dont environ 81 % obtiennent leur baccalauréat contre 76 % pour les garçons).

Comparées à leurs consœurs des pays où la scolarisation des filles est un fait relativement ancien, les filles tunisiennes ont, depuis leur accès à l’instruction, largement rattrapé leur retard. Elles sont aujourd’hui plus nombreuses au lycée et à l’université, globalement meilleures élèves et plus persévérantes dans leurs études. Pour autant, la percée des filles n’est pas achevée. En effet, l’examen des données statistiques récentes, relatives à l’orientation scolaire dans l’enseignement secondaire, révèle que, bien qu’au cours de la dernière décennie une mutation s’est opérée dans le choix des filières par les filles en faveur des disciplines scientifiques et aux dépens des lettres (87% de la population féminine des élèves dans les lettres en 1991 contre environ 35 % actuellement), les filles hésitent encore à s’engager dans des filières scientifiques et technologiques. L’orientation des filles vers la filière littéraire demeure en effet prépondérante.

Ainsi, si la parité est à présent atteinte dans les filières de sciences expérimentales au Lycée (filière où se retrouvent 27 % des filles contre 20 % des garçons), il n’en est pas de même dans les filières techniques où les filles sont minoritaires (environ 5 % de la population féminine contre 25 % de la population masculine des élèves) et la filière mathématique (environ 15 % de la population féminine contre 26 % de la population masculine). Ainsi, l’orientation des filles, minoritaires dans les séries de baccalauréats les plus valorisées, limite les choix d’études et de carrière. Ceci a en effet un impact sur l’orientation des étudiantes dans l’enseignement supérieur où on retrouve la même tendance. En effet, à l’université, bien que plus de 55 % des étudiants soient des étudiantes, les filles représentent 68 % des étudiants en Lettres et Sciences humaines et uniquement 29,7 % de ceux en sciences techniques. En outre, elles sont également sous représentées dans d’autres filières scientifiques (physique, mathématiques..) car, malgré leur taux supérieur au Lycée en section sciences expérimentales, beaucoup de ces jeunes filles vont ensuite étudier les sciences médicales et les sciences de la vie (les étudiantes représentent plus de 60 % des effectifs totaux des étudiants en sciences médicales et biologiques).

Il ressort de l’ensemble de l’analyse que la présence, dans les filières scientifiques, des femmes s’est incontestablement améliorée ces dernières années. Plus de jeunes filles étudient donc les sciences. Toutefois, leur nombre varie considérablement d’une filière à l’autre, les pourcentages les plus élevés étant enregistrés en sciences expérimentales, dans l’enseignement secondaire et en Médecine et en sciences de la vie, dans l’enseignement supérieur.

Cette situation n’est pas spécifique à la Tunisie (où la généralisation de l’instruction des filles et leur accès à des études supérieures sont des faits relativement récents et nouveaux), car l’intégration des femmes dans les sciences relève d’une condition largement partagée y compris avec les pays développés où malgré une scolarisation et un accès à l’université des filles fort anciens, l’ouverture de l’enseignement scientifique au public féminin est une conquête récente (les grandes écoles scientifiques françaises ont ouvert leurs portes aux filles uniquement à partir de 1962 : Ponts et chaussées en i962, Ecole polytechnique en 1972) ; sans compter le fait que la promotion de la femme et son accès égal à l’éducation et à la formation a toujours représenté, depuis l’indépendance, une question fondamentale de la politique de la Tunisie, ce qui a épargné aux femmes tunisiennes le dur combat de leurs consœurs occidentales pour l’égalité des chances et leur longue marche vers le savoir.

SPIP | Se connecter | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0
Habillage visuel © Andreas Viklund sous Licence free for any purpose