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Musulmanes et féministes

samedi 5 avril 2008

Fatma Ezzahra Mekkaoui

Nous assistons depuis une dizaine d’années à l’émergence d’un phénomène nouveau qui n’en finit pas d’alimenter les polémiques les plus vives quant à sa légitimité : le féminisme musulman laisse au mieux incrédule, rarement indifférent. Comment peut-on raisonnablement penser l’alliance de deux réalités que rien ne saurait rapprocher ? Au prix de quelles circonvolutions théoriques, au terme de combien de tours de passe-passe conceptuels, par quelle alchimie insoupçonnée le féminisme deviendrait-il (aussi) musulman ? Et de pointer du doigt les sourates les plus controversées, les articles de foi les plus tendancieux, les commandements de la Loi les plus partiaux : s’il y a un rapprochement à faire, ce serait bien plutôt entre islam et masculin, « genre élu » s’il en fut jamais.


Or l’accouplement de l’Islam et du féminisme n’engendre pas un monstre aussi redoutable qu’on voudrait bien nous le faire croire — n’en déplaise aux fondamentalistes et aux laïcistes réunis. Il y a là, en effet, beaucoup plus qu’une querelle d’exégètes plus ou moins oiseuse sur la question de la détermination de la part et du degré d’androgénie du corpus islamique et, partant, beaucoup plus que le parti pris d’une violence herméneutique chargée de réconcilier l’irréconciliable en faisant dire audit corpus ce qu’il ne dit (manifestement) pas.

L’enjeu est en effet tout autre, si tant est que l’on prenne la peine de s’intéresser au principe même de la démarche de ces féministes musulmanes. A l’ère de la mondialisation, où la mobilité des personnes n’a jamais été (malgré tout) aussi aisée, où le social se positionne comme un espace-flux institutionnalisant de facto une circulation entre public et privé, où la porosité remplace le cloisonnement, il devient urgent de penser autrement le phénomène identitaire. Les paradigmes anciens, obsolètes, sont incapables de rendre compte d’identités devenues complexes, combinant des appartenances, des sympathies, des loyautés diverses, voire divergentes. L’identité n’est définitivement plus monolithique, et c’est au moins de cette prise de conscience dont nous devons rendre grâce aux féministes musulmanes. Etre femme et musulmane : plutôt que de crier d’emblée à l’imposture, de dénoncer d’emblée une stratégie de contournement créée par les fondamentalistes et autres intégristes désireux de ratisser toujours plus large, ne devons-nous pas prêter une oreille attentive à celles et ceux qui affirment que la croyante est aussi une femme et qui, ce faisant, luttent contre le sexisme, la misogynie, le patriarcat et toute forme de discrimination exercées à son égard ? L’écoute, fort heureusement, ne dispense pas d’un regard critique.

Ce que nous dit cette alliance de concept de prime abord improbable, c’est que les individus, aujourd’hui, ne peuvent plus se satisfaire d’une justice uniquement distributive : il ne s’agit pas simplement, comme le faisait la tradition des Anciens ou, plus près de nous, l’idéal méritocratique des républiques modernes, de donner à chacun ce qui lui revient, mais d’incarner, d’une manière ou d’une autre, l’exigence de reconnaissance. Reconnaître, c’est fondamentalement prendre en compte la différence, au sens fort du terme ; ce n’est donc pas se contenter d’un féminisme paritaire, aveugle aux particularismes locaux, aux imaginaires multiples, aux vécus complexes. Le féminisme musulman l’a bien compris, qui est traversé par plusieurs tendances, plusieurs orientations, plusieurs interprétations : est-il bien raisonnable de penser qu’une musulmane afro-américaine et une musulmane indienne peuvent se retrouver dans une même foi ? Si la mondialisation doit nous enseigner quelque chose, c’est d’abord que chaque particularisme est gros d’un universel.

C’est donc, répétons-le, au principe qu’il faut ici s’intéresser, celui de la nécessité de prendre au sérieux la mixité identitaire, mais une mixité mouvante et mobile qu’il appartient à chacune de composer comme elle l’entend. Mais dans cette quête éprouvante et difficile de soi, au moins aurons-nous l’aide de grilles herméneutiques, de paradigmes discursifs, de modèles sémiologiques, que d’autres auront pris la peine d’élaborer en ayant bien en tête la liberté que nous avons d’en disposer. C’est seulement à ce prix que nous pourrons affirmer que le corps social arabo-islamique n’aura pas rejeté le greffon féministe.

Fatma Ezzahra Mekkaoui

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