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Iran : Émancipation sous les voiles

mercredi 20 février 2008

Siavosh Ghazi,

journaliste indépendant basé à Téhéran.

« J’irai au parlement dans la tenue avec laquelle j’ai fait campagne, en manteau et un foulard sur la tête. Pas question de porter le tchador. » En clamant cette intention quasi « révolutionnaire », Elaheh Koulaï, une universitaire élue députée de Téhéran aux législatives du 18 février 2000, a déclenché une tempête politique. Depuis l’instauration de la République islamique, en 1979, toutes les femmes qui occupent des fonctions officielles portent le tchador, ce long tissu souvent noir qui couvre le corps de la tête au pied.

Marzieh Dabagh, députée sortante qui n’a pas été réélue, a réagi aux déclarations d’Elaheh Koulaï en menaçant de « flanquer une volée » à toutes celles qui oseraient venir au majlis (le parlement) sans le traditionnel tchador. Le frère du guide de la République islamique, Hadi Khameneï, l’un des ténors du camp réformateur, a dû intervenir pour calmer le jeu en affirmant que toutes les formes de voile, du simple foulard au tchador, étaient acceptables.

Ce débat peut paraître dérisoire mais il est révélateur de l’affirmation des femmes dans la société iranienne, y compris en dehors de Téhéran, où il est plutôt rare de les voir circuler sans tchador. Fait sans précédent en province, Fatemeh Khatami – une homonyme du président – a été élue députée de Machad, non loin de la frontière afghane, alors qu’elle ne le portait pas.

- Nouvelles générations et femmes instruites

Symbolique de l’ordre islamique, l’obligation de porter le voile n’a cependant jamais empêché les femmes de se battre pour leurs droits. Au début de la révolution, le pouvoir a bien tenté de les renvoyer à la maison, notamment par des mises à la retraite anticipée et des incitations à travailler moins. Mais il y a très vite renoncé, devant la résistance des femmes (accoutumées à un traitement moins dur sous le Chah, surtout au sein de l’élite) et face aux besoins du pays, alors en guerre contre l’Irak. Aujourd’hui, les femmes représentent 12% de la population active, autant qu’en 1979. Cette proportion devrait augmenter au fur et à mesure que les nouvelles générations de femmes instruites arriveront sur le marché du travail.

Car les femmes ont tiré parti de la politique d’alphabétisation pour tous mise en œuvre après la révolution, en particulier dans les campagnes marginalisées sous l’ancien régime. Le pourcentage de filles scolarisées avoisine aujourd’hui celui des garçons (près de 80%). A l’université, elles forment 40% des effectifs et, pour la première fois il y a deux ans, le nombre de filles admises au concours national d’entrée a dépassé celui des garçons. Cette année, elles représentaient même 58% des reçus. « Presque tous les loisirs sont fermés aux filles, explique Mehranguiz Kar, avocate et militante des droits des femmes. Alors, elles se concentrent sur leurs études. »

Si les femmes ne sont encore guère représentées dans les instances politiques, elles jouent un rôle déterminant en tant qu’électrices. « Leur participation a été remarquable depuis les élections de mai 1997, qui ont permis la victoire du président Khatami, poursuit Mehranguiz Kar. Le vote féminin est un vote conscient : elles choisissent délibérément ceux qui favorisent leurs droits. » En février 1999, elles ont usé de ce pouvoir pour faire entrer quelque 300 femmes dans les conseils municipaux, lors du premier scrutin local organisé depuis 1979. Dans les villes de province, plutôt traditionnelles, ces résultats ont marqué « une révolution des mentalités », estime Fatemeh Jalaïpour, chargée des questions féminines au sein du conseil municipal de Téhéran.

Le vote féminin a aussi permis la victoire des réformateurs aux législatives. Selon certains responsables du ministère de l’Intérieur, la participation des femmes à ce scrutin a été plus élevée que celle des hommes : 55% contre 45%, respectivement. Mais, comme le souligne le journaliste Saïd Leylaz, « elles n’ont pas cette fois voté plus particulièrement pour les femmes candidates », alors que leur nombre avait augmenté de 70% par rapport aux dernières législatives. Le nouveau parlement ne compte donc pas plus d’une quinzaine de députées (sur un total de 290), comme l’ancien, même si les nouvelles élues sont des modérées, et non plus des conservatrices.

Certes, les femmes doivent toujours se contenter de quelques strapontins sur la scène politique. Mais elles occupent de plus en plus de postes de haut niveau dans l’administration. Depuis son arrivée au pouvoir, le président Khatami a demandé à ses ministres de nommer des femmes à la tête de différentes directions ministérielles. Et son frère, Mohammad Reza Khatami, qui dirige le Front de la participation de l’Iran islamique a déclaré après la victoire de ce mouvement aux dernières élections : « Nous sommes favorables à l’entrée de femmes au gouvernement ».

Cette montée en puissance des Iraniennes est en partie le fruit de leur propre mobilisation. Après la fin de la guerre Iran-Irak, elles ont été nombreuses à organiser des activités de tout ordre au sein d’associations religieuses souvent encouragées par le pouvoir. Depuis 1997, elles se sont engouffrées dans le processus de libéralisation entamé par Mohammad Khatami pour créer des ONG plus indépendantes, malgré les résistances des conservateurs, qui contrôlaient jusqu’ici la commission chargée de délivrer les autorisations. Aujourd’hui, le tissu social repose en partie sur les femmes. « A Téhéran, plusieurs centaines d’associations de quartier (d’entraide, de protection de l’environnement, etc.) sont menées par des femmes », résume Fatemeh Jalaïpour. De même, le nombre de filles dans les conseils étudiants n’a pas cessé d’augmenter. Et selon Mehranguiz Kar, plus de 40 maisons d’édition sont dirigées par des femmes. Elles publient essentiellement des livres qui les concernent ou dont les auteurs sont féminins.

La presse a également joué un rôle clé. Dès 1990, des intellectuelles musulmanes ont crée le mensuel Zanan (« Femmes » en parsi), où elles militent pour une révision de leur statut juridique et pour un islam plus moderne. Elles demandent que les femmes aient les mêmes droits que les hommes en ce qui concerne l’héritage (selon la charia, elles n’ont que la moitié de la part des hommes), le divorce (elles peuvent se faire répudier abusivement) et la garde des enfants (qui leur échappe en cas de divorce quand leur fille a plus de sept ans et leur fils plus de deux). Cette condition inique n’a connu que de rares améliorations au cours des dernières années. Par exemple, une femme peut désormais réclamer que le droit de demander le divorce lui soit reconnu dans le contrat de mariage.

- L’impossible débat sur la laïcité

Très lu par les jeunes, Zanan tire à 30 000 exemplaires, l’un des plus forts tirages pour un mensuel. Toutefois, la question de l’égalité entre les sexes y est toujours, là comme ailleurs, dominée par le débat autour de l’interprétation des règles islamiques, ce qui limite la portée du mouvement féministe. « Les partisanes de la laïcité ne peuvent pas encore s’organiser en tant que telles », précise Mehranguiz Kar. Elles se sont exprimées à plusieurs reprises dans des ONG comme l’Association des femmes journalistes et dans la presse féminine – dans Zanan ou dans le quotidien Zan, avant sa fermeture il y a moins d’un an.
« Nous allons faire voter de nouvelles lois en faveur de l’égalité entre les sexes », a lancé Elaheh Koulaï après son élection. Ce volontarisme ne manquera pas de se heurter à la colère des conservateurs, qui voient dans « le relâchement des mœurs » le signe de leur défaite politique.

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