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Les femmes victimes du combat contre l’illicite

dimanche 13 juillet 2008

A la suite d’un reportage dans les prisons de femmes de la monarchie wahhabite, la journaliste Samar Al-Muqrin a écrit un livre, "Les Femmes victimes du combat contre l’illicite".

Le site arabe Elaph l’a interviewée.

- Elaph : Comment avez-vous vécu votre expérience dans les prisons saoudiennes ?

SAMAR AL-MUQRIN

Après ma première visite, j’ai traversé un moment de crise psychologique. Pendant plus de deux semaines, j’ai été incapable d’écrire. Les visages de ces femmes me hantaient. Il y avait évidemment des femmes issues de milieux marginalisés, mais j’ai surtout été marquée par celles qui étaient éduquées. Certaines sont arrivées au crime à cause d’un homme. De leur mari dans la plupart des cas, mais également de leur père, d’un frère… Elles sont en prison ou ont été flagellées pour des faits liés à leurs relations amoureuses. Je m’attendais à rencontrer des criminelles et l’une d’elles avait effectivement tué. Mais sans préméditation. Tout le monde commet des erreurs mais, dans les sociétés arabes, nous ne pardonnons jamais aux femmes. Même après avoir purgé leurs peines, la plupart d’entre elles préfèrent rester en prison parce que leurs familles les rejettent. De plus, en raison de pressions de la commission de la Promotion du bien et du Combat contre l’illicite [“police religieuse”], elles ne peuvent pas reprendre leur emploi.

- Elaph : Comment avez-vous eu l’idée d’écrire ce livre ?

En tant que journaliste, l’idée de visiter les prisons me trottait dans la tête depuis longtemps. J’ai pu la réaliser*. Mais ce genre d’enquêtes est publié sous la supervision de l’administration pénitentiaire. Et il restait encore beaucoup à dire sur ces femmes derrière les barreaux. C’est de là qu’a jailli l’idée du roman et j’ai commencé à noter tout ce que je ne pouvais pas écrire dans mes articles de presse. On a dit que votre livre Les Femmes victimes du combat contre l’illicite s’inscrit dans la veine de celui de Rajaa Al-San’a, Filles de Riyad [voir CI n° 789, du 15 décembre 2005].

Mon livre est totalement différent. D’ailleurs, j’ai commencé à travailler sur mon livre avant la parution de Filles de Riyad. Cela dit, Rajaa Al- San’a a en quelque sorte ouvert la voie et m’a aidée à assumer mon travail. Car, au début, je pensais le publier sous pseudonyme. Son roman m’a donné le courage de le publier sous mon vrai nom.

- Elaph : Filles de Riyad est-il diffusé en Arabie Saoudite ?

Il est en vente partout maintenant. Mais, il y a trois ans, il a été interdit et retiré de la Foire du livre à Riyad. La même chose est arrivée au mien cette année. Sur le coup, j’étais affligée. Mais, dès le lendemain, j’en étais heureuse. Grâce à cette décision, tout le monde en parlait. Cela a poussé les ventes. Le sujet des femmes est aujourd’hui traité de manière excessive, ce qui aiguise les appétits des pays où l’on attend les Arabes au tournant.

- N’est-ce pas servir de cheval de Troie qu’écrire un tel roman ?

Les femmes saoudiennes étaient une énigme aux yeux du monde, surtout depuis le 11 septembre 2001 et les déformations véhiculées par les médias occidentaux. C’est pour cela qu’on se focalise beaucoup sur elles. Mais nous devons écrire sur nous-mêmes sans nous demander ce qu’en diront les autres. Nous devons être plus courageux pour parler de nos affaires. Je suis issue de cette société et tout ce qui la concerne me concerne. Je regarde ce qui s’y passe sans me soucier de ce qu’on en pense en Occident.

- Elaph : Avez-vous rejoint le cortège de ceux qui s’en prennent à la commission de la Promotion du bien et du Combat contre l’illicite ?

Il s’agit d’un organisme gouvernemental et il peut faire l’objet de critiques au même titre que les ministères. Je n’ai rejoint le cortège de personne, parce que j’ai été la première à avoir attaqué cette commission en disant que ses méthodes étaient parfois inhumaines. Quand j’ai exposé le sujet de mon travail sur la chaîne Al-Hurra, en 2005, j’ai subi de virulentes attaques de la part de ses membres. J’ai cessé d’avoir peur quand je les ai affrontés.

Ils me surveillaient et je me suis retrouvée face à eux. Mais, quand j’ai tenu tête, j’ai découvert qu’ils étaient faibles. L’un d’eux avait jeté ma carte de presse par terre et l’avait piétinée. Je me suis surprise à lui dire de me la rendre. J’ai insisté, et il me l’a rendue. Je lui ai demandé de l’essuyer, et il l’a fait. Il voulait m’emmener, mais les collègues qui étaient là avec moi m’ont aidée à m’en sortir.

- Elaph : Est-ce vrai que le titre Les Femmes victimes du combat contre l’illicite est une allusion à la commission de la Promotion du bien et du Combat contre l’illicite ?

Il traite des femmes qui sont en prison du fait de cette commission.

Description du livre :

C’est l’histoire d’une femme qui a transgressé les lois de la tribu. Son crime est d’avoir rencontré en public l’homme qu’elle aimait. Les deux sont arrêtés. Son compagnon s’en sort puisqu’on lui pardonne, reprend le cours de sa vie et se marie, alors que la femme est stigmatisée. Cette fiction dénonce des comportements irresponsables, qui mènent de nombreuses femmes en prison et les réduisent à l’indigence.

MOEURS Vigiles de la morale

La commission de la Promotion du bien et du Combat contre l’illicite est confrontée à des critiques croissantes depuis 2002. Cette année-là, 15 filles avaient péri, brûlées vives dans l’incendie de leur école parce qu’on leur avait interdit de sortir sans voile du bâtiment en feu et parce qu’on avait empêché les pompiers d’intervenir. Depuis, d’autres affaires défraient régulièrement la chronique. Cette police, selon Al-Watan, importune environ 1 300 personnes chaque jour. Et, dans 90 % des cas, elle n’a rien de précis à leur reprocher. C’est pourquoi il est de plus en plus question de restreindre les compétences de la commission au profit de la Justice. Al-Riyadh signale qu’une réforme est à l’étude. Elle préconiserait “des règles écrites, une déontologie et des formations” afin que la police religieuse “gère mieux les contacts avec la population et évite les excès de zèle”.

(*) : Voir l’interview faite par Samar Al-Muqrin d’un fouetteur professionnel dans une prison pour femmes
(CI n° 801, du 9 mars 2006).

Traduction : Courrier International

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