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Simone Lellouche Othmani, une tunisienne, citoyenne des deux rives

dimanche 20 juillet 2008

vendredi 24 août 2007 par Karine Gantin

La soirée « Simone Lellouche Othmani, une Tunisienne, Citoyenne des Deux Rives » a rendu hommage le 3 avril 2007 à Paris (France) à une grande militante des droits humains, occasion de feuilleter quelques pages de l’histoire des luttes tunisiennes pour la démocratie...

Source : Resisting Women


C’est une histoire toute simple. Courant mars, sur nos messageries électroniques, nous avions reçu une invitation pour une soirée à laquelle tenait particulièrement Bahija Ouezini, l’une des fondatrices des Resisting Women, par ailleurs militante active des droits de l’homme et animatrice du collectif Citoyennes des Deux Rives. Ce collectif féminin/féministe, soudé par l’amitié et un riche calendrier de rencontres sensibles et festives, regroupe non seulement des femmes militantes tunisiennes de France liées à la FTCR, mais au-delà, autour de lui, des militantes du Maghreb et de France. L’invitation était pour le 3 avril 2007. Elle avait été faite au nom de Citoyennes des deux Rives et de la section de la Ligue des Droits de l’Homme « Paris V/XIII ». Son objet : se réunir autour d’un hommage collectif à une certaine Simone Lellouche Othmani, dont je ne connaissais presque rien encore, sinon qu’elle suscitait la ferveur de Bahija… Egalement serait projeté à cette occasion un film de témoignage qui avait était tourné pour la circonstance par le « groupe jeunes » de Citoyens des Deux Rives, un « détail » qui rendait les aînées terriblement fières. [1]

Je suis venue à cette soirée en vive curiosité pour un bout d’histoire politique collective qu’il me fallait comprendre : un peu de l’histoire récente de luttes dont nous sommes tous les héritiers directs, sur une rive et sur l’autre de la Méditerranée, toutes générations confondues, les nouvelles générations qui savent si peu, les anciennes qui ne prennent pas le temps du souvenir... alors que cette mémoire façonne notre culture politique et militante collective. Je suis venue pour ouvrir une armoire à secrets, en quelque sorte. Démêler grâce à d’autres quelques fils d’un écheveau omniprésent sous nos yeux.

Je suis venue également à cette rencontre en amitié et respect pour Bahija Ouezini : Bahija m’avait donné à comprendre déjà que Simone Lellouche Othmani était une femme exceptionnelle, et qu’une mémoire des évènements liés à sa vie était encore à construire, qu’il y avait enjeu à communier entre amis de longue date autour de Simone et, au-delà, autour d’un ensemble de souvenirs communs. Non tant pour réparer une « injustice » de la mémoire historique souvent ingrate envers les femmes… que pour témoigner surtout, politiquement et au présent, contre les reconstructions artificielles d’une histoire tunisienne refaite conforme par la dictature. Et puis il s’agissait, je l’ai vite compris, de « remercier » Simone, elle-même si discrète dans ses actions et sa vie. En résumé : loin d’une volonté de personnalisation de l’Histoire ou d’une glorification de ses « héros », a fortiori de ses « héroïnes », Citoyennes des Deux Rives avait appuyé son projet d’hommage sur des justifications politiques immédiates et bien de l’affect « en partage »… Histoire elle-même discrète, certes, mais insistante.

Ajouter encore un élément à cette entrée en matière : je suis venue ce soir-là, certainement aussi, en arrière-plan, par protestation privée contre la relative marginalité dans laquelle me semblent tenues les initiatives des mouvements marquées à tort ou à raison de l’étiquette « immigration ». Une marginalité qui me sidère chaque fois à double titre… Car de nombreux militants qui portent ces initiatives affichent des vies et des combats intenses, sollicitent le respect pour la double épreuve de la résistance aux dictatures puis de l’exil dans lesquelles ils ont forgé leur sens politique, comptent souvent parmi les plus brillants de leur génération… En outre car les questions qu’ils soulèvent et leurs propos eux-mêmes ne sont pas dans les marges, mais au cœur de nos sociétés : comment ne pas voir que celle ou celui qui réfléchit aux interstices, aux entre-deux, aux passerelles et aux solidarités entre les mondes, que celle ou celui qui tout simplement campe aux frontières, dans les tous sens du terme, affûte parfois mieux que quiconque son regard sur une époque, ses tumultes et ses impasses ? offre une véritable vision de la façon si politique dont une collectivité s’invente des limites et s’affuble ainsi de sens ?

Le soir du 3 avril venu, Simone Lellouche Othmani, « Simone », était assise là, au premier rang, en spectatrice embarrassée et émue. Emue notamment par cette occasion offerte de revoir des amis parfois venus de loin pour l’évènement, et de les serrer dans ses bras. Tout paraissait si naturel en même temps ! Les autres, en tribune et dans la salle, partageaient visiblement un moment important. Et l’émotion a de suite gagné jusqu’aux invités les plus étrangers à cette histoire [2]. Nous étions bouleversés par cette mémoire partagée au travers du temps, envers et contre tous les oublis pressés et les tentatives apocryphes. Communion dans une histoire collective fondatrice, mais peu écrite encore. Communion vivante, malgré les trajectoires dispersées, détonantes et meurtries, qui ont façonné les vies des nombreuses personnes présentes ce 3 avril. Tranches d’histoire privée et publique données ce soir-là en un double geste d’offrande et d’abandon. Une conscience politique aiguë sur le fil de mémoires à vif. Une histoire imposante jusque dans sa façon de resurgir malgré la lourde chape des dictatures et des manipulations en tous genres. Un jaillissement.

Une Histoire, des récits

L’histoire de Simone Lellouche, militante de la gauche tunisienne puis, depuis Paris, organisatrice infatigable des campagnes contre la détention et la torture des prisonniers politiques en Tunisie, responsable d’Amnesty international, épouse de l’opposant Ahmed Ben Othman, est indissociable des souvenirs qu’elle a laissé chez tous ceux et toutes celles qui l’ont rencontrée et ont partagé les mêmes luttes.

« Simone, la lutteuse silencieuse, dont chaque action est pourtant un cri. Contre le cynisme et l’injustice d’un monde qu’elle n’a pas renoncé à vouloir réformer », résume Sophie Bessis.

L’avalanche des témoignages donne son histoire à voir en filigrane toujours insaisissable. « Nous qui étions incarcérés dans les camps de détention ; lieux destinés par excellence à tuer en nous toute humanité, nous qui étions coupés du monde, enlevés arrêtés, interrogés, torturés, enfermés par l’occupant et par des régimes totalitaires ici et par d’autres qualifiés de démocratiques ailleurs, avons été soutenus et avons bénéficié d’une solidarité qui a su dépasser les frontières dans le but de mettre fin à la barbarie et de dire non à l’oubli », témoigne Souha Bechara, ancienne détenue.

Rétablir en paroles un peu de l’histoire politique tunisienne, heureux pied-de-nez, privilège des vivants. « Simone n’était pas que la compagne de Ahmed, elle s’était elle aussi impliquée dans ce mouvement d’extrême gauche comme militante, avait elle aussi subi la répression mais, durant la fin des années 60 et les années 70, on entendait peu parler de l’action militante des femmes bien qu’elle fut effective tant c’était les hommes qui occupaient le devant de la scène », écrit ainsi Neila JRAD depuis Tunis. Avant d’ajouter un peu plus loin : « de plus, on entendait peu parler de l’action militante des juifs tunisiens ; parmi eux, les deux seuls noms qui se dégagèrent dans l’extrême gauche furent ceux de Gilbert Naccache et de Simone Lellouche, qui apportaient un démenti à la représentation que l’on avait en Tunisie et même dans la gauche tunisienne, des juifs tunisiens, oubliant tous ceux qui s’étaient battu pour la liberté et la Démocratie du temps même du colonialisme et après. Or, Simone apportait le démenti qu’on pouvait être femme et juive et se mobiliser dans les luttes démocratiques en Tunisie et ce au péril de son bonheur et de sa liberté. Femme discrète, militante de l’ombre, elle n’a jamais cherché à braquer les projecteurs sur elle, sans doute appartient-elle à cette catégorie de personnes qui, avec continuité, avec entêtement, avec courage, jour après jour, pierre après pierre, sans éclat ni théorie, tentent de construire un monde plus juste. A cette catégorie de personnes dont nous devrions retenir les noms, les actions pour les inscrire à jamais dans une histoire moins sélective et donc plus authentique. »

Côté jardin, Brahim Razgallah apporte également un beau témoignage. « Au fil des jours et des rencontres j’appréciai de plus en plus les qualités de cette femme. Au-delà de l’impression de calme et de plénitude qui se dégageait d’elle, de son hospitalité légendaire, de sa douceur et amabilité toutes spontanées, de sa discrétion permanente, il y avait une femme de grand caractère : une volonté inébranlable, une capacité de travail inégalable, un constance à toute épreuve mais aussi une grande sensibilité. Au tout début, j’étais intrigué par le couple qu’elle formait avec Ahmed. En apparence tout les distinguait. Elle : c’était une fille de bonne famille, de père médecin, goulettoise de pure souche, juive tunisienne également de pure souche, mais française par le hasard de la « loi Crémieux » ; de formation scientifique, elle était déjà professeur dans un grand lycée de Tunis où elle enseignait la Physique. Lui : d’origine modeste, fils de nomades du Centre de la Tunisie de la tribu des Hemamma, « arabo- musulmans » de pure souche, débarquant à Tunis depuis peu pour ses études secondaires et supérieures qu’il poursuivait encore en lettres à l’Ecole Normale. Pour exceptionnel, c’était vraiment un couple exceptionnel... En fait, au fil des jours j’ai rapidement découvert, puis apprécié et enfin admiré la symbiose profonde que ce couple dégageait. Entre Simone et Ahmed le « Choc des civilisations », n’en déplaise à ses théoriciens, s’est mué tout juste en son parfait contraire. Par une alchimie dont seule Simone, professeur de chimie de son métier, connaît tous les secrets, ce couple fascinait par sa beauté. »

Celles qui l’ont eu pour professeure ou amie, à Tunis ou dans son exil à Paris, en gardent également un souvenir intense et le récit politique tourne soudain à l’évocation de jeunesse, au récit de famille, tout en demi-teintes et sensations, comme pour une autobiographie collective. « C’était l’année scolaire 1963-64. J’avais tout juste 18ans ; elle 21 ou 22, tout au plus… En effet, Mlle Lellouche, notre prof de Physique-Chimie, fraîchement débarquée de la Faculté, nous ressemblait en tous points… Nous étions alors en majorité pudiques, attentives, disciplinées. C’était un peu une seconde nature. De ce point de vue là, Mlle Lellouche nous ressemblait. Mais nous étions aussi en train de nous éveiller au monde, nous avions soif de le connaître et de le comprendre. Nous étions à l’écoute des choses. De ce point de vue là, Mlle Lellouche nous ressemblait également… » se souvient Emna Belhaj Yahia.

Et puis bien sûr, la vie de Simone est liée aux résistances à la dictature d’une génération étudiante… « Le 1 Février 1972 Simone comparait pour la deuxième fois devant la Cour de Sûreté de L’Etat, pour être condamnée à 2 ans de prison avec sursis. La peine est assortie d’une nouvelle mesure d’expulsion. En fait, elle avait déjà fait l’objet d’une condamnation par contumace et d’une expulsion hors du territoire lors du procès intenté au GEAST en Mars 1968, mesure dont elle avait réussi à obtenir la levée, deux ans plus tard, pour pouvoir rentrer de nouveau en Tunisie en Juillet 1971, mais cette condamnation étant alors, encore en vigueur, elle se fait arrêter le 10 janvier 1972 pour être jugée quelques semaines plus tard.

L’annonce du procès pour le 1 février, avait mis le feu au poudre à l’université qui traversait une crise considérée comme la plus grave de son histoire au vu des réactions des autorités qui, pour la juguler, prennent la décision de fermer jusqu’au mois de septembre, la plupart des facultés de Tunisie. Celles ci étaient entrées en grève dès le 31 janvier et le jour du procès de Simone, les étudiants expriment leur solidarité en occupant le palais de justice et en manifestant dans la rue. En fait, les nouvelles de l’arrestation et de la condamnation de Simone parvenaient à l’université qui était en ébullition depuis la rentrée scolaire… »

Kaléidoscope gagnant contre les dictatures

Tous ces témoignages méritent d’être lus dans leur intégralité. Réunis par Citoyennes des Deux Rives, ils sont tous précieux. Et ce soir-là du 3 avril, au FIAP Jean-Monnet, à Paris, déjà tout s’y mêlait, chaleureux, magistral et mémorable : le récit des résistances à Bourguiba ; l’image d’une Tunisie multiconfessionnelle et d’une génération qui, vibrant ensemble avec le monde d’alors, s’est battu, inventive et courageuse, refusant de « laisser faire » la mise au pas de leur société ; la vérité des prisonniers politiques, soutenus de l’extérieur et qui réapparaissent un jour dans la lumière des hommes, tête haute ou à jamais cassés, mais surtout, PAS SEULS ; les solidarités organisées entre les deux rives par des passeurs de lumière, dont Simone Lellouche Othmani ; et, à travers Simone, bel et bien l’histoire d’une militante, femme discrète, activiste éminente, et l’histoire de son couple avec Ahmed, comme un mystère rajouté, jeté à la face de tous les dénis d’humanité qu’on prétend nous faire subir. De la beauté pour aider chacun-e à tenir, pour s’encourager les uns les autres, modèle, référence, consolation et rêve, espoir incarné, imaginaire en action, une vérité de chair, d’amour et de sens contre les néants. Ce soir-là, un aspect de l’Histoire se reflétait différemment en chacun-e, comme une multitude de facettes d’un même miroir formant au final un récit commun, convergent, unique, kaléidoscope gagnant, impossible à briser ! Tyrans, vous êtes minuscules dans ce miroir là, emprisonnés terne en format miniature dans chacun de ses éclats, et la grandeur des portraits de vous que vous faites afficher dans les salons officiels et les grandes artères de vos capitales ne changera jamais rien à votre réelle petitesse à son aune… Simone, et vous tous, du fond du coeur, merci.

Karine Gantin

- [1] La soirée « Simone Lellouche Othmani, une Tunisienne, Citoyenne des Deux Rives » a eu lieu le mardi 3 avril à 20H00 au FIAP JEAN MONNET, Paris 14e. Souhayr Belhassen (alors vice-présidente de la FIDH et de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme), Khédidja Bourcart (Adjointe au maire de Paris, chargée de l’intégration et des étrangers non communautaires) et de nombreuses autres personnalités étaient présentes, en tribune et dans la salle, notamment de l’association Générique, de l’Association tunisienne des femmes démocrates, de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, de l’Association des femmes tunisiennes pour la recherche et le développement, de la section française et le département Moyen Orient - Afrique du Nord d’Amnesty International, de la Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives, du Cedetim... Les hommages écrits des absent-e-s participaient aussi de la cérémonie. Un numéro collectif en préparation de la revue Mémoire & Horizon, de Citoyennes des Deux Rives, les rassemble. Les extraits de témoignages publiés ici en sont extraits.

- [2] dont l’auteure de ce compte-rendu… qui en a oublié de prendre des notes ! Les propos qui suivent sont extraits des témoignages écrits rassemblés dans un numéro spécial de Mémoire et Horizon, la revue de Citoyennes des Deux Rives.

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