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Pérou : Le droit de choisir

mercredi 20 février 2008

Natalia Tarnawiecki, journaliste à Lima (Pérou).


Les premiers rayons de soleil pénètrent par la fenêtre et déjà l’eau bout. Il faut ramasser le linge sec et réveiller les enfants. Dans sa modeste masure de la banlieue sud de Lima, capitale du Pérou, Damiana Barrientos entame une journée pas comme les autres : elle doit se rendre au tribunal.

En février 2000, Damiana a obtenu du ministère de la Santé péruvien la gratuité des soins jusqu’à ce qu’elle se remette des suites d’une opération pratiquée contre sa volonté. « Tout a commencé à la maternité de Lima, en mars 1998. J’ai accouché par césarienne d’un bébé qui est décédé quelques jours après sa naissance. Ils m’ont ligaturé les trompes en falsifiant ma signature sur le formulaire. Puis sont venues les complications. Maintenant, je souffre d’une éventration. » Damiana a porté plainte. La justice a reconnu qu’il y avait eu « des problèmes de qualité des soins » mais a prononcé un non-lieu. Grâce aux avocates du Comité pour la défense des droits de la femme d’Amérique latine et des Caraïbes (CLADEM-Pérou) et du Mouvement général des femmes (MAM), son cas a été porté devant la Commission interaméricaine des droits de l’homme où il est examiné. Le CLADEM-Pérou a déjà dénoncé 243 cas de stérilisations forcées1.

En 1996, des preuves ont été réunies sur de graves violations des droits humains lors de l’application du programme de planification familiale lancé en 1995 par les autorités, en particulier dans son volet baptisé « chirurgie anticonceptionnelle volontaire » (ligatures des trompes ou stérilisation). Le CLADEM et le MAM ont tenté d’obtenir du gouvernement qu’il modifie ce programme qui visait à faire baisser le taux de natalité dans les zones rurales de 5,6 à 2,5 enfants par femme avant l’an 2000. « Nous voulions que les femmes puissent choisir librement entre tous les moyens contraceptifs disponibles, explique Giulia Tamayo, avocate du CLADEM. Il fallait donc obtenir du gouvernement qu’il informe les femmes et n’impose pas la ligature des trompes comme le seul choix possible. »

- « Fêtes de la santé »

Le programme de planification familiale, présenté par le président péruvien Alberto Fujimori comme un progrès afin que les femmes deviennent « maîtresses de leur destin », s’est transformé en 1996, selon le CLADEM, en une politique coercitive de stérilisation, afin d’atteindre les objectifs fixés. Pour promouvoir ces méthodes de stérilisation, de nombreuses « fêtes de la santé » ont été organisées. « Nous ne voulons pas plus de deux enfants. Voilà pourquoi nous avons choisi la méthode de la ligature des trompes et nous en sommes très heureux ! » : des slogans de ce type figuraient sur les banderoles multicolores annonçant aux villageois ces fêtes, qui duraient jusqu’à trois jours et proposaient des activités sportives ainsi que des concerts de musique populaire. On y promettait en outre des campagnes de vaccination, de dépistage du cancer du sein et de l’utérus ou des soins dentaires, même si ces services n’étaient pas toujours effectivement offerts.

Aucun chiffre officiel n’est disponible sur le nombre exact de ces « fêtes » organisées entre 1996 et 1998. Le ministère de la Santé se contente d’indiquer qu’au premier semestre de 1996, 463 « campagnes » de planification familiale ont touché 120 000 personnes vivant dans des zones rurales éloignées. « Ces campagnes massives, raconte Giulia Tamayo, étaient précédées de visites médicales à domicile dont le but était de repérer les femmes ayant plus de quatre enfants et toujours fertiles. La population des villages concernés vivait dans une angoisse permanente. » Selon les informations recueillies par le CLADEM, on expliquait aux couples les avantages de la ligature des trompes, présentée comme l’unique option, et on les obligeait à signer un document. A celles qui subissaient l’opération, on offrait 15 kilos de nourriture. Le personnel médical qui réussissait à convaincre une femme de subir l’intervention recevait une prime.

Le CLADEM a réuni énormément de plaintes, attestant que les conditions sanitaires dans lesquelles se pratiquaient ces ligatures entraînaient de graves complications, dont la mort. Leur nombre prouve qu’il ne s’agissait pas de cas isolés, comme le prétendait le gouvernement, mais bien d’une pratique systématique et à grande échelle. Devant l’inertie des autorités, le CLADEM a mobilisé la presse fin 1997, pour que ces cas soient connus du grand public.

« Tout n’est pas mauvais dans le programme de planification familiale, précise Maria Esther Mogollon du MAM. Nous ne nous y opposons pas en tant que tel mais nous voulons dénoncer les séquelles et les traumatismes d’une politique coercitive. » En 1998, ce mouvement a voulu vérifier le bien-fondé des plaintes, tant à Lima qu’en province. « Cinquante de nos bénévoles ont visité les hôpitaux de 19 des 25 départements où se pratiquait la ligature des trompes pour y rencontrer des patientes et des médecins, dit Maria Esther Mogollon. Parmi les problèmes les plus graves constatés figurent la négligence médicale et la désinformation des femmes. » Le MAM a donc décidé de distribuer des brochures dans lesquelles figurent les droits des usagers de tout service de santé et un numéro de téléphone à appeler en cas d’abus.

Selon des chiffres officiels, les services de santé publics péruviens ont reçu en 1998 près de 800 000 couples, parmi lesquels 3,5% ont choisi une stérilisation. Le nombre total de stérilisations pratiquées jusqu’à présent est d’environ 300 000, dans une proportion de 10 femmes opérées pour un homme. Des chiffres officieux indiquent cependant que plus d’un demi-million de personnes seraient concernées.

Les campagnes du CLADEM et du MAM ont largement contribué à ce que le ministère de la Santé inclue la brochure du MAM dans son programme et organise deux séances d’information préalables. Lors de la première, l’ensemble des moyens contraceptifs sont présentés. Durant la seconde, des suppléments d’information sont donnés sur la méthode que le couple a choisie, les éventuelles complications sont évoquées de même que le caractère irréversible des stérilisations. Un délai de trois jours de réflexion a aussi été instauré entre l’accord donné et l’opération.

Un an après l’entrée en vigueur de ces mesures, aucune « fête de la santé » n’a été organisée et, selon les autorités, les demandes de ligatures ont chuté de 30%. L’objectif premier des organisations féminines était de dénoncer les conséquences de ces opérations à tous les niveaux. Leur action a aussi permis à des paysannes pauvres de planifier leur vie familiale et d’assumer pleinement leur maternité.

1. Ces 243 plaintes, dont 30 portent sur des cas de mort, sont répertoriées et détaillées dans un rapport publié en 1999 et intitulé Droits de l’homme, rapport sur l’application de la chirurgie anticonceptionnelle au Pérou. Son auteur, l’avocate Giulia Tamayo, a reçu cette année le prix Ginetta Sagan d’Amnesty International pour l’ensemble de son travail en faveur des droits des femmes.

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