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Aspects historiques du foular religieux

vendredi 5 septembre 2008

Le ’foulard islamique’ : Autopsie d’une injustice

"Une société qui exige d´une jeune fille portant la burqa qu´elle se découvre a perdu", alors "qu´une société qui, par contre, la laisse pratiquer sa religion mais exige qu´elle étudie, travaille et se comporte comme tous les citoyens. Elle l’aide à faire un pas vers la liberté".

(Dagens Nyheter 19.09.2003, quotidien suédois cité par L´Humanité du 31 octobre 2003).


Un coup de tonnerre dans un ciel serein, c´est ainsi que l´on peut apprécier la décision du Parlement turc d´autoriser le port du voile à l´université censée être le dernier bastion du kémalisme vers l´Europe. Après l´intronisation d´Abdullah Gül, membre dirigeant de l´AKP, parti musulman au pouvoir, comme président de la République, c´est donc pour les "intégristes de la laïcité une islamisation rampante qui compromet dangereusement les chances - déjà maigres - de la " marche turque " vers l´Europe. Cette nouvelle « affaire du voile » cette fois-ci en Turquie où le Parlement turc a adopté, le 7 février, un amendement à la Constitution autorisant les étudiantes à porter le voile à l´université.

L´article-clé du projet déclare notamment que "personne ne peut être privé de son droit à l´éducation supérieure", allusion aux jeunes femmes voilées. Les deux tiers environ des Turques portent le voile et nombre d´entre elles ont cessé de fréquenter les universités après l´extension aux facultés, en 1989, de cette interdiction qui s´appliquait auparavant aux institutions publiques. Les partisans de l´interdiction du voile craignent de voir la Turquie, à terme, s´acheminer vers une adoption de la charia, ou loi islamique, en vigueur dans l´Iran voisin. Minoritaire au Parlement, le camp laïque a largement mobilisé dans la rue. Samedi 9 février, des dizaines de milliers de personnes ont défilé pour s´opposer à la modification constitutionnelle. Le Parti républicain du peuple (CHP), héritier politique du kémalisme, a dénoncé une "islamisation rampante" de la société turque".(1)

De quoi s´agit-il en fait ? D´un foulard, mais pas n´importe lequel : un foulard religieux, pas n´importe quelle religion, il s´agit de l´Islam. Voilà donc le délit par lequel sont venus tous les maux. Le mot arabe est issu de la racine hajaba qui signifie " dérober au regard, cacher ". Le mot hijab prend donc également le sens de " rideau ", " écran ". Le champ sémantique correspondant à ce mot est plus large que pour l´équivalent français " voile " qui couvre pour protéger ou pour cacher, mais ne sépare pas.(2)

Ce que l´on appelle voile en Occident et que l´on rattache à l´Islam existait bien avant lui. Une loi du XIIe siècle av. J.-C. en Mésopotamie assyrienne sous le règne du roi Teglath-Phalazar Ier (-1115 à -1077) rendait déjà, à l´extérieur, le port du voile obligatoire à toute femme mariée. Il apparaît aussi avec le monde grec : Hélène de Troie se voile pour sortir.(2)

Dans le monde grec antique, la condition de la femme va aller en se détériorant et elle va subir sa défaite historique avec le siècle d´or de Périclès. Cette situation va se retrouver dans toute la Méditerranée et cela va être présenté comme un droit. Dans la société de la péninsule arabique antéislamique, les femmes avaient globalement une position très forte, une liberté et des droits plus importants que ceux des hommes. Le voile apparaît plusieurs fois dans la Bible, ce qui prouve que le voile existait déjà avant l´avènement de l´Islam.

"L´homme ne doit pas se couvrir la tête, puisqu´il est l´image et la gloire de Dieu, tandis que la femme est la gloire de l´homme". "En effet, l´homme n´a pas été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l´homme ; 13 Jugez-en vous-mêmes : est-il convenable qu´une femme prie Dieu sans être voilée ?"(3)

Bien plus tard, le voile réapparaît avec l´Islam, comme symbole de dignité retrouvée à l´époque. La religion demande aux femmes qui se convertissent de se voiler. L´Islam leur apporte un statut et des droits : le mari ne peut plus les répudier à tort ou à raison et si le divorce est prononcé, elles conservent les moyens de subsistance. Il invite les femmes aussi bien que les hommes à ne pas avoir de comportements provocateurs. Certains estiment que le voile a de l´importance en fonction du contexte socioculturel dans lequel il apparaît et qu´il n´est donc pas un principe fondamental de l´Islam. Cependant, les théologiens musulmans affirment qu´il est obligatoire. En ce qui concerne le sens religieux, le mot hijab est cité sept fois dans le Coran. Dans aucun cas, il ne fait référence au vêtement féminin, pour lequel d´autres formules sont utilisées. En revanche, le mot hijab a le sens de "rideau" pour désigner l´isolement des épouses du prophète Mohammed : "Et si vous leur demandez [aux femmes du prophète] quelque objet, demandez-le leur derrière un rideau : c´est plus pur pour vos coeurs et leurs coeurs."(4)

Il est, toutefois, important de rappeler que le voile n´est pas une pratique spécifiquement musulmane. Il est d´ailleurs pratiqué dans d´autres aires culturelles et religieuses. Il a pour premier but de marquer les différences sociales, la respectabilité, le sacré. Le terme "voile", celui que l´on porte sur la tête est abordé deux fois dans le Coran : "Dis aux croyants de baisser leurs regards et de garder leur chasteté. C´est plus pur pour eux. Allah est, certes, Parfaitement Connaisseur de ce qu´ils font. Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu´elles rabattent leur voile sur leurs poitrines ; et qu´elles ne montrent leurs atours qu´à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs soeurs (...)". (Sourate XXIV, versets 30, 31 ; traduction Muhammad Hamidullah)(3)

Dans le cas présent de la sourate 24 An-nûr, le but est que les hommes et les femmes soient libres et chastes. Le mot utilisé est khimâr. Wa liadribna bi khumurihenna ala jouyoubihenna. D´après les références de la langue arabe (voir Lisân ul-´Arab d´Ibn Manzhûr ou Al-Qâmûs Al-Muh´ît d´Al-Fayrûz Abâdî), le khimâr, synonyme de nasîf est "ce qui couvre la tête" (un fichu). Au-delà du Coran, il faut prendre en compte certains hadiths : "Tout le corps de la femme est ´awra (à cacher) excepté ses mains et son visage" (Rapporté par Bukhari).(3)

Des tentatives occidentales multiples ont essayé au nom de la modernité d´indexer la nécessité du dévoilement pour accéder à la civilisation - naturellement d´essence occidentale. En Turquie et en Iran, le dévoilement est imposé au début du XXe siècle par Mustafa Kemal Atatürk et le Shah d´Iran, qui voient l´adoption de la tenue occidentale comme un signe de modernisation. En Tunisie, Habib Bourguiba interdit le port du voile dans l´administration publique et déconseille fortement aux femmes de le porter en public. Au Maroc, à l´avènement de l´indépendance, le roi Mohammed V, père du roi Hassan II, demande à sa propre fille d´ôter le voile en public, comme symbole de la libération de la femme. Même la France, pendant la guerre, eut à instrumentaliser ce fait en manipulant une opération de dévoilement collectif censées démontrer l´oeuvre civilisatrice de la France en Algérie. Enfin, en février 2008, le Parlement turc, dominé par l´AKP, a voté une loi autorisant les femmes à porter le voile dans les universités.

Une autre affaire qui a défrayé la chronique a eu lieu en France, en 1989. L´affaire du voile, qui connut un épilogue avec la loi du 15 mars 2004 qui interdit le voile à l´école. Cette loi fut diversement appréciée. En termes de bilan, les autorités, à la rentrée 2004, annoncent que seuls 639 cas ont été recensés, dont "550 ont trouvé une solution par le dialogue". A la rentrée suivante, un seul cas d´exclusion a été signalé. Certains spécialistes restent convaincus que le débat a été artificiellement jeté sur la place publique. "Au bout du compte, on est passé d´une tradition libérale à une conception néonationaliste de la laïcité", juge Françoise Lorcerie. Et pour elle, ce sont les jeunes filles musulmanes qui ont fait les frais de la polémique. "Les élèves sont confrontés à un problème de construction d´identité. Le voile n´est qu´un symptôme de ce travail sur soi. Et l´école s´enferme en ne prenant pas en considération cette quête identitaire." Par ailleurs, et selon le président de la Ligue des droits de l´homme, Jean-Pierre Dubois, la loi sur le voile a abouti au contraire à "une humiliation supplémentaire". "Parler de réussite est d´un grand cynisme, poursuit-il. En s´en prenant à un symbole, la loi a supprimé la visibilité du problème de l´intégration, mais n´a pas répondu au problème en tant que tel. Qu´est-ce que fait cette France de la peur, pour aider les jeunes à trouver leur place ? Ces jeunes filles aspirent dans leur immense majorité à faire des études, à exercer un métier, à s´émanciper. Or, une fois de plus, on vient de les stigmatiser."(5)

Abondant dans le même sens, Jocelyne Cesari et Jean Baubérot écrivent : "A priori, comme l´a indiqué le Conseil d´Etat, une telle visibilité n´est pas forcément incompatible avec le principe de laïcité. Elle le devient seulement quand elle s´accompagne d´actes prosélytes, du refus d´assister à certains cours, de troubles apportés à l´ordre public.(...) Rappelons que la laïcité est avant tout l´indépendance mutuelle des organisations religieuses et du pouvoir politique, la protection de la liberté de conscience garantie par ce même pouvoir. A cet égard, les voiles qui se trouvent dans les têtes sont des obstacles bien plus puissants, souvent, que des foulards extérieurs. Le port du foulard à l´école se réfère en effet au port de signes religieux dans l´espace scolaire sans pour autant signifier la revendication de droits collectifs spécifiques pour la minorité musulmane. En soi, s´il est porté de façon sereine, le foulard ne contredit pas le droit laïque mais plutôt une certaine vision culturelle de la sécularisation qui prend ses racines dans le XIXe siècle, à une époque où l´on pouvait, raisonnablement, avoir une vision linéaire et enchantée du progrès.(...) Fidèle à sa longue tradition de gardien du droit, le Conseil d´État rappelle, depuis son avis du 27 novembre 1989, que ce sont les agents du service public et non ses usagers que la loi de laïcité soumet à l´obligation de neutralité. (..) En droit, le trop fameux foulard, en tant que symbole d´appartenance religieuse, ne contrevient donc pas au respect de cette obligation. C´est pourquoi, dans une formule générale qui dépasse le cas du foulard stricto sensu, le Conseil d´État est venu rappeler que "le port d´un signe religieux n´est pas incompatible avec la loi de la laïcité", sous réserve des restrictions déjà signalées, désenchantée".(6). Et pourtant la loi du 15 mars 2004, est passée outre. Nul doute qu´elle a engendré des frustrations énormes.

S´agissant de la Turquie, au début du XXe, les "Jeunes Turcs" adoptent, quant à eux, une vision laïque et positiviste. Avec Mustafa Kemal, même après l´abolition du Califat, Etat et religion ne sont point scindés. L´Etat turc exerce de facto un contrôle sur l´Islam national par des moyens juridiques tels la Direction des Affaires religieuses qui interdit les confréries religieuses. L´Etat turc contemporain est un compromis entre Islam et modernité. La laïcité kémaliste est défendue par les partis de gauche, par l´armée. Tandis que les partis conservateurs de centre droite font référence au "principe de laïcité " tout en s´appuyant sur la symbolique religieuse.(7)

Pour l´histoire, il y a dix ans, la Cour européenne des droits de l´homme avait approuvé l´interdiction du foulard dans les universités en Turquie. Elle a débouté Leyla Sahin, une étudiante turque qui se plaignait d´avoir été exclue de l´Université d´Istanbul, où elle faisait des études de médecine en 1998, parce qu´elle portait le foulard islamique. La Cour a estimé que l´interdiction du foulard dans les universités en Turquie n´allait pas à l´encontre des droits fondamentaux d´une population majoritairement musulmane vivant dans un pays laïque... Elle souligne que l´interdiction du port du foulard poursuit "pour l´essentiel les buts légitimes que sont la protection des droits et des libertés d´autrui et de l´ordre" et qu´elle est fondée sur "les principes de laïcité et d´égalité". Elle a estimé, à l´instar des juges constitutionnels turcs, qu´"on ne saurait faire abstraction de l´impact que peut avoir ce symbole (le port du foulard), présenté ou perçu comme une obligation religieuse contraignante, sur ceux qui ne l´arborent pas". "La Cour ne perd pas de vue qu´il existe en Turquie des mouvements politiques extrémistes qui s´efforcent d´imposer à la société tout entière leurs symboles religieux et leur conception de la société fondée sur des règles religieuses"(8).

Voilà donc une Cour Européenne censée défendre les droits de l´homme se fourvoyant dans des considérations politiques d´autant que la plupart des pays européens autorisent le port du foulard.

D’ailleurs, à l’époque et lors de l’affaire du foulard en France, toutes les voix discordantes furent inaudibles . "Ainsi , les déclarations du prix Nobel de la paix 2003, l´Iranienne Shirin Ebadi, concernant le port du voile en Europe, sont presque passées inaperçues, contrairement à celles de Taslima Nasreen. Elle défendait en effet la liberté pour les musulmanes de pouvoir porter le voile en Europe. On peut encore remarquer que même dans l´Union européenne, l´attitude vis-à-vis du voile est loin d´être uniforme et la position française semble bien minoritaire : en Allemagne, la Cour constitutionnelle a jugé que le port du foulard dit "islamique" dans les établissements scolaires était possible, donnant ainsi raison à une enseignante afghane qui s´était vu interdire le port du voile dans une école publique de la région du Bade-Wurtemberg.

En Grande-Bretagne, il n´y a guère de polémiques autour du voile, le port du foulard, du voile ou de la kippa étant généralement autorisé. En Espagne, il n´y a guère de débat sur le sujet. En Grèce, au Danemark, en Autriche, en Hongrie, aux Pays-Bas, le port du voile ne pose pas non plus de problème. Y a-t-il donc une spécificité française face au "problème du foulard islamique" et faut-il en conclure avec Pierre Bourdieu que : " La question patente - faut-il ou non accepter à l´école le port du voile dit islamique ? - occulte la question latente - faut-il ou non accepter en France les immigrés d´origine nord-africaine ? " A chacun de se faire une opinion..".(9) On ne peut mieux ainsi évaluer les vrais enjeux d’une façon aussi lucide que le regretté Pierre Bourdieu qui avait compris qu’en toile , c’est un problème d’absorption d’un corps allogène qui ne présente aucune caractéristique ni culturelle, ni naturellement cultuelle pour pouvoir prétendre à être intégré par le corps social français.

(*) Ecole Polytechnique

  1. Le Parlement turc autorise le port du voile à l´université, le camp laïque se mobilise Le Monde 09.02.08
  2. Hijab, article de Wikipédia, L´encyclopédie libre.
  3. Bible, Nouveau Testament, Première épître de Paul aux Corinthiens, chapitre 11, verset 17 (traduction Louis Segond) : Odon Vallet, Le monde des religions n°13, sept-octobre 2005
  4. Coran : sourate XXXIII, verset 53
  5. La Croix 21/10/05
  6. Jocelyne Césari et Jean Baubérot : Laïcité, communautarisme et foulard : vrais et faux débats, Septembre 2003.
  7. http://mjs24.free.fr/Blog/?page_id=128.
  8. http://www.droitpublic.net/spip.php?article874.
  9. Port du voile, Islam et laïcité en France : un débat tronqué ?27/11/2003.

Pr Chems Eddine CHITOUR

Vendredi 15 Février 2008

Source :

AlterInfo

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