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Raison et passions du combat féministe

Les femmes maghrébines entre le rapport de genre et la morale sexuelle

dimanche 2 novembre 2008

par Wassyla Tamzali

Avocate à Alger, ex-directrice du droit des femmes à l’Unesco

La question de la discrimination des femmes au Maghreb n’est pas simple, et nous devons envisager que, comme avec Œdipe, le Sphinx qui ne cesse de la poser use avec nous d’un langage équivoque pour nous induire en erreur, et nous manger plus facilement.


Sans doute avons-nous, nous les féministes maghrébines, participé à l’opacité de la question en posant principalement le problème des femmes en termes de modernité - modernité juridique, économique, idéologique - et en projetant son dénouement dans une relecture de la religion ou par l’accomplissement d’une évolution socio-économique entraînant la séparation du religieux et du temporel. Voire, dans le cas de l’Algérie, d’une révolution socialiste : ma génération, celle qui avait 20 ans à l’indépendance en juillet 1962, a cru que la révolution socialiste allait libérer les femmes, et a rejeté le féminisme comme une idée gauchiste et occidentale. Cette idée est tenace : dans le compte-rendu d’une réunion qui s’est tenue en mars 2000 dans une petite ville d’Algérie - à Khroub, pour être précise -, on apprend qu’une femme politique, chef d’un petit parti trotskiste, la première et seule femme candidate à des élections présidentielle, celles de 2004, faisait encore du développement économique, de la lutte contre les privatisations du domaine public, du soutien à l’emploi, les seuls agents de l’émancipation des femmes ; l’autre thèse en présence, plus juste sans doute mais insuffisante, défendait que la mobilisation pour le droit était la voie. Rares sont celles d’entre nous qui ont posé le problème en termes de morale sexuelle, c’est-à-dire de pouvoirs entre les sexes. Une erreur, ou une stratégie, qui continue à dominer le débat et qui est renforcée aujourd’hui par l’utilisation de plus en plus grande de la théorie du genre, encouragée par les instances internationales et autres bailleurs de fond du mouvement féministe maghrébin. Cette théorie contribue à voiler, en ce qui nous concerne, une formulation claire du rapport des sexes sans laquelle il ne peut y avoir de démarches efficaces contre la hiérarchisation et la ségrégation des femmes. C’est ainsi que nous sommes de plus en plus invitées à réfléchir, non sur les discriminations basées sur le sexe, sur la rivalité des sexes inévitable pour des sociétés qui veulent sortir du rapport complémentaire et hiérarchisé qui les ont régies de tout temps, mais sur la situation des femmes « dans une approche de genre ». Le barbarisme des mots ne serait pas si grave si ces mots n’étaient pas une chausse-trape pour la pensée.

Si le genre est la construction sociale du féminin et du masculin, au contraire de la différence des sexes qui est issue des caractéristiques biologiques, on peut émettre l’hypothèse que dans les pays du Maghreb le genre féminin évolue dans le bon sens, sinon plus vite que le rapport de sexes et la morale sexuelle qui le détermine. Personne ne refuse aux femmes la capacité d’être médecin, professeur, policier, ministre, femme d’affaires, et d’avoir les qualités qui sont requises pour cela. À travers la participation de plus en plus grande des femmes maghrébines à la vie économique, sociale et culturelle, le genre féminin a acquis des « qualificatifs » communément attribués au sexe masculin. Mais la morale sexuelle, marquée par la supériorité du sexe masculin, rattrape vite les progrès du genre, et reste le tropisme qui règle la condition des femmes dans les sociétés dites arabo-islamiques. Cette distorsion conduit à des situations paradoxales : jusqu’à 2004 au Maroc, et 2005 en Algérie, une femme ministre qui souhaitait se marier devait demander l’autorisation à son père ou à ses frères. En tant que ministre, la société lui reconnaissait les qualifications requises, mais en tant que femme elle retombait, au nom de la morale sexuelle, sous la coupe des hommes de sa famille !

À la fin de l’année 2005, lors d’une manifestation de soutien aux grévistes de la faim qui protestaient contre le régime de Ben Ali, dans la ville de Kairouan, connue pour son conservatisme, une femme, professeur de son état, a été arrêtée par la police et son pantalon baissé en public. Assez dangereuses comme adversaires politiques pour être suivies, harcelées, arrêtées, grâce à l’évolution du genre reconnue par le pouvoir et l’opinion publique, les militantes tunisiennes sont néanmoins attaquées dans leur « féminité ». Ainsi, une opposante au régime en Tunisie sera, comme ses camarades hommes, un traître, mais en plus une putain. L’utilisation systématique d’un vocabulaire lié au corps érotique par les journaux à la botte du régime peut atteindre des niveaux difficiles à supporter : un journal français, « le Monde », a rapporté qu’une opposante a été accusée de traîtrise envers la Tunisie pour toute une série d’actions politiques aggravées par le fait qu’elle était « sodomisée par des juifs ». Il est difficile pour nous de rapporter de telles injures. Comme tout ce qui tourne autour de la dignité sexuelle des êtres humains, les victimes sont paralysées, et plus largement les femmes et les hommes de bonne volonté qui préfèrent taire de tels dépassements parce qu’ils sont, disent-ils, marginaux, et qu’ils se sentent, eux aussi, salis par de telles accusations. Certes, ce sont des comportements spécifiques, mais nous ne pouvons ignorer leur influence déterminante sur la culture de la misogynie et du machisme ordinaires qui méprisent le féminin. Il faut remercier l’Association des femmes démocrates de Tunisie d’avoir constitué un dossier sur les injures utilisées contre les militantes, car c’est un instrument utile pour lutter contre les stéréotypes. Le machisme ordinaire tenu sous silence est souvent le plus dangereux.

Dans un tout autre domaine, n’est-ce pas ce qui est en jeu dans l’Égypte moderne où l’on nous dit que 97 % des femmes sont mutilées sexuellement aujourd’hui (« le Monde », 22 décembre 2005) ? Comment cela peut-il s’expliquer en dehors de cet acharnement contre « le féminin », et comment ne pas penser que cet acharnement est encouragé par une soumission imposée au nom de la religion ? Certes, l’Égypte est un pays musulman et les autorités officielles du culte dans ce pays condamnent la pratique - on se souvient encore de l’intervention, à la Conférence des femmes de Nairobi, en 1985, du plus haut dignitaire de l’islam, le recteur de l’Université d’Al-Azhar -, mais il semblerait que l’excision se soit propagée en même temps que le voile dans ce grand pays où la soumission des femmes devient de plus en plus frappante : une forme d’oppression en libère et en autorise une autre, plus ancienne, plus archaïque. Attention, une oppression peut en cacher une autre ! Le souvenir de la crinière argentée de Nawal Sadaoui, la féministe égyptienne qui dénonça la mutilation sexuelle avec rage dans les années 1970, est le souvenir douloureux d’un combat perdu.

L’exception maghrébine

Avant toute explication, il faut rappeler l’exception maghrébine, et plus largement celle des pays dits arabo-islamiques : de toutes les régions du monde, c’est la seule qui ne reconnaisse pas formellement l’égalité en droit des femmes et des hommes.

La Tunisie occupe une place à part depuis un demi-siècle : son code de statut personnel promulgué en 1956 est à ce jour le seul exemple de rupture avec l’ordre issu des traditions dites islamiques. L’Algérie et le Maroc ont, respectivement, en 2005 et en 2004, adopté des réformes timides sans toucher aux symboles forts de l’infériorisation des femmes (voir ci-après). L’infériorisation des femmes du Maghreb, par son niveau significatif comparé à toutes les autres régions du monde et par sa persistance, soulève des interrogations qui mettent à l’épreuve notre intelligence et notre patience. Si la reconnaissance de l’égalité en droit des femmes et des hommes n’est pas appliquée, et loin de là, dans de très nombreuses régions du monde, elle n’est plus contestée, sauf dans nos pays où l’infériorisation des femmes fait partie du discours des sociétés sur elles-mêmes et sur leur place dans le monde.

Présentation de la législation régissant la famille dans trois pays du Maghreb

- Algérie

La réforme du code de la famille algérien de 2005, tant attendue, après avoir été au cœur de la campagne présidentielle qui s’est, par le hasard du calendrier déroulée, en mars 2004, après que la promesse d’égalité, sinon d’amélioration, a été dans toutes les bouches, a trahi une fois encore les attentes des femmes algériennes, et renforcé chez de nombreux Algériens l’idée de l’immobilisme et de l’absence de projet politique de l’équipe dirigeante qui fit cavalier seul dans cette affaire. Les amendements ont été promulgués par ordonnance, en dehors du Parlement.

Suivant les derniers amendements de la législation des relations familiales par l’ordonnance n° 05-02 du 18 moharrem 1426 (27 février 2005), modifiant et complétant la loi n° 84-11 du 9 juin 1984, quelques améliorations au statut des femmes ont été apportées au code de la famille mais les principes du tuteur et de la polygamie ont été maintenus.

Les demi-mesures

La réforme qui porte sur le tuteur matrimonial : l’ordonnance de 2005 ne supprime pas cette représentation de l’omnipotence des mâles de la famille, et de la société sur les femmes ; le code de 1984 disposait que la femme même majeure avait besoin d’un tuteur mâle pour que son consentement soit valablement recueilli, et que, s’il n’y avait pas de mâles majeurs dans sa parentèle, le juge remplirait cette fonction. La nouvelle loi dit que la femme majeure a besoin d’un tuteur, mais qu’elle peut le choisir. Cette question du tuteur a soulevé une tempête, et a conduit le président de la République à opter pour une mesure qui conserve l’idée de tuteur mais donne aux femmes, à celles qui en ont les moyens, la possibilité de choisir leur tuteur ; les autres, et elles sont nombreuses, continueront d’être menées par leurs pères, oncles et frères au mariage. Une législation à deux vitesses (« article 11 : la femme majeure conclut son contrat de mariage en présence de son « wali » qui est son père ou un proche parent ou tout autre personne de son choix »).

Autre demi-mesure, celle qui touche la polygamie. Elle est maintenue, le législateur la rend plus compliquée. Il la place sous le contrôle du juge. Dans cette situation aussi, peu de femmes auront la possibilité de refuser à leur mari une nouvelle épouse (« article 8 : il est permis de contracter mariage avec plus d’une épouse dans les limites de la chari’â, si le motif est justifié, les conditions et l’intention d’équité réunies. L’époux doit en informer sa précédente épouse et la future épouse et présenter une demande d’autorisation de mariage au président du tribunal du lieu du domicile conjugal. Le président du tribunal peut autoriser le nouveau mariage, s’il constate leur consentement et que l’époux a prouvé le motif justifié et son aptitude à offrir l’équité et les conditions nécessaires à la vie conjugale »).

La répudiation

Le divorce par décision unilatérale est autorisé, à l’homme uniquement. La répudiation change de nom : il s’agit maintenant d’une forme de divorce et c’est devant le juge que cela se passe, mais cela ne change rien au fond. Néanmoins, et c’est un progrès, la femme peut aussi demander le divorce dans des cas bien précis et plus restreints que l’homme (« article 48 : le divorce est la dissolution du mariage, sous réserve des dispositions de l’article 49, ci-dessous. Il intervient par la volonté de l’époux, par consentement mutuel des deux époux ou à la demande de l’épouse dans la limite des cas prévus aux articles 53 et 54 de la présente loi. - Article 53 :
- 1- pour défaut de paiement de la pension alimentaire prononcé par jugement à moins que l’épouse n’ait connu l’indigence de son époux au moment du mariage sous réserve des articles 78, 79 et 80 de la présente loi,
- 2- pour infirmité empêchant la réalisation du but visé par le mariage,
- 3- pour refus de l’époux de partager la couche de l’épouse pendant plus de quatre mois,
- 4- pour condamnation du mari pour une infraction de nature à déshonorer la famille et rendre impossible la vie en commun et la reprise de la vie conjugale,
- 5- pour absence de plus d’un an sans excuse valable ou sans pension d’entretien,
- 6- pour violation des dispositions de l’article 8 ci-dessus,
- 7- pour toute faute immorale gravement répréhensible établie,
- 8- pour désaccord persistant entre les époux,
- 9- pour violation des clauses stipulées dans le contrat de mariage,
- 10- pour tout préjudice légalement reconnu.

Le point 8 donne à la femme le droit de divorcer pour désaccord, ce qui représente une avancée par rapport à la tradition.

Ce qui n’a pas été maintenu

La non-liberté de choix dans le mariage pour les femmes. L’article 11 donne la liste des empêchements provisoires : une longue liste pour les hommes qui ne peuvent avoir comme épouses en même temps deux sœurs, la tante et la sœur, qui ne peuvent reprendre une femme répudiée par trois fois, une procédure qui nous vient du Prophète, et sans que cela soit très cohérent, toujours dans le même article, interdit le mariage d’une musulmane avec un non-musulman (« art. 30 : les femmes prohibées temporairement sont : la femme déjà mariée ; la femme en période de retraite légale à la suite d’un divorce ou du décès de son mari ; la femme répudiée par trois fois par le même conjoint, pour le même conjoint. Il est également prohibé temporairement : d’avoir pour épouses deux sœurs simultanément, ou d’avoir pour épouses en même temps une femme et sa tante paternelle ou maternelle, que les sœurs soient germaines, consanguines, utérines ou sœurs par allaitement ; le mariage d’une musulmane avec un non-musulman. »)

- Maroc

La réforme de la Moudawana (l’ensemble des lois qui régissent la famille) de janvier 2004 consacre les efforts des mouvements de femmes et de la société civile, et leurs capacités de peser sur la scène publique. Ce poids de la société civile au Maroc est une exception au Maghreb.

Principales avancées

Abolition du tuteur matrimonial ; abolition de la règle d’obéissance au mari ; la femme peut également demander le divorce, mais il y a maintien des inégalités entre la femme et l’homme en ce qui concerne les cas où ils peuvent le faire ; institution du principe du divorce consensuel sous le contrôle du juge ; le défaut de prise en charge du ménage s’il est prouvé que la femme a des moyens de subvenir à ses besoins (cette capacité des femmes de ne pas contribuer aux soins du ménage était issue de la tradition musulmane qui veut que le mari doit subvenir aux besoins de ses enfants et de sa femme ; dans la réalité, non seulement les femmes enrichissent le ménage de leur travail « invisible » mais aussi des revenus de leur travail salarié, quand il y en a). Il s’agit là d’une réforme qui a un grand poids symbolique, qui reconnaît que le mari peut ne pas subvenir aux besoins du ménage, que la femme participe au bien-être du foyer, les hommes tiraient de cette coutume la justification de leurs droits exorbitants, et toute la structure de la famille était bâtie sur l’idée que l’homme est le pourvoyeur, cette réforme le fait dégringoler de son Olympe.

Ce qu’il reste à faire

La répudiation est maintenue, le mari conserve le droit discrétionnaire de renvoyer sa femme, mais est tenu de le faire devant le juge ; le principe de la polygamie est conservé même si celle-ci est réglementée. Ni libre choix dans le mariage, ni levée de l’interdiction pour la « musulmane » marocaine d’épouser un non-musulman, ni égalité dans la loi successorale.

- Tunisie

Le code du statut personnel a été promulgué en 1956. Il interdit la polygamie, supprime le tuteur matrimonial, introduit le divorce judiciaire et interdit la répudiation. Le législateur continuera dans le sens pris par le président Bourguiba : en 1958 il autorise l’adoption ; en 1964 il écarte de la succession les oncles et les cousins qui, en droit musulman, héritent avec les filles quand il n’y a pas de garçon ; en 1981 il attribue la tutelle légale à la mère en cas de décès du père ; en 1993 il abolit le devoir d’obéissance au mari ; et en 1998 il instaure un régime facultatif de la communauté des biens entre époux, et instaure la recherche de paternité pour les enfants abandonnés ou de famille inconnue.

Ce qu’il reste à faire

L’égalité dans la loi successorale, et le libre choix du mariage pour la Tunisienne qui ne peut épouser un non-musulman.

Une histoire qui bégaye

À la fin du XIXe siècle, le monde arabe avait été traversé par un mouvement de renaissance, la Nahda, initiée par le Persan Jamaleddine al-Afghani (1839-1897) qui souleva des vocations nombreuses dans notre région, confrontée à l’occupation coloniale anglaise et française, et qui s’éveillait aux exigences de la contemporanéité. En Égypte, Mohammed Abdou (1849-1905) traduisit du persan à l’arabe le livre du Maître « Réfutation des matérialistes », et en souligna maintes fois la citation suivante : « Parmi les facteurs les plus importants de la civilisation de l’Europe, fut l’apparition dans ce pays d’une secte disant : Nous avons le droit d’examiner les principes de nos croyances, d’en demander la preuve, même si notre religion est la religion du Christ... Lorsque cette secte eut pris toutes ses forces, les intelligences européennes échappèrent à la maladie de l’imbécillité et de la stupidité. » Ce qui montre bien les préoccupations des élites de l’époque : sortir la religion de l’obscurantisme. En 1913, Mansour Fahmy (1886-1959), Égyptien lui aussi, publiera une thèse faite à la Sorbonne : « La condition de la femme dans l’islam », un texte iconoclaste qui met en exergue les liens entre la sexualité du prophète de l’islam et la condition des femmes dans cette religion. En Tunisie, quelques années plus tard, une voix forte et claire se fera entendre, qui sera déterminante pour la Tunisie moderne, et pour les Tunisiennes : Tahar Haddad (1898-1935), dans un livre publié en 1930, « Notre femme dans la législation musulmane et dans la société », posera le problème de fond, avec une modernité qui surprend. Ne fait-il pas de la prostitution des femmes une conséquence de leur infériorisation dans la société, thèse qui mettra longtemps à s’affirmer en Europe ? L’Égyptien sera exclu de sa société, le Tunisien ouvrira la voie à un grand réformateur, Habib Bourguiba.

Ce désir réformateur ne traversa pas simplement les élites lettrées, car des exigences se sont également fait jour dans les sociétés maghrébines pour réclamer un changement de la condition des femmes. Quelques exemples : en Algérie, en 1902, « Les enseignants indigènes », réunis dans une association informelle, expriment dans leur bulletin le souhait de voir leurs compagnes s’instruire pour accompagner leur promotion sociale. Moins anecdotique : dans les années 1920, un peu partout dans la région, et liés aux mouvements nationalistes et indépendantistes, des groupes de femmes apparaissent sur la scène publique. En Égypte, la grande Hoda Hachnaoui crée dans les années 1920 une section de femmes au sein du parti nationaliste, le Waqf ; en Tunisie, en 1936, c’est la fondation de l’Union musulmane des femmes de Tunisie, et en 1944 l’Union des femmes de Tunisie ; en Algérie, les premières associations sont créées dans les années 1940, ainsi l’Association des femmes musulmanes d’Algérie, du MTLD algérien, le parti indépendantiste de Messali Hadj, une initiative qui devait préparer les femmes à soutenir la lutte pour l’indépendance, mais qui avait surtout une approche sociale et éducative. Le Parti communiste algérien aussi dans les mêmes années créera une association de femmes, qui aura, elle, uniquement des objectifs socioculturels ; cette mobilisation des femmes trouvera sa suite logique pendant la guerre de libération : au sein de la résistance algérienne (1954-1962), les femmes continueront, difficilement mais fortement, à affirmer leur présence auprès des hommes. Au Maroc, en 1944, le grand parti nationaliste marocain, l’Istiqlal, crée une commission des droits de l’homme avec une section des femmes et des enfants, et en 1946 la première association de femmes « Akhaouat es-sahwa » répond à l’appel du roi Mohammed V pour l’enseignement des filles ; en 1947, la fille du roi, Lala Aïcha, prononce un discours à la télévision sur l’indépendance, elle est dévoilée. On pourrait multiplier les exemples d’une mobilisation continue des femmes dans les trois pays, avec des objectifs nationalistes certes, mais qui a fait sortir les femmes des maisons. Et à partir des années 1970, sur des objectifs clairement féministes, les femmes maghrébines se mobilisent et luttent dans des groupes, des associations nationales de mieux en mieux organisées et participent au mouvement international de libération des femmes, même si ces mots sont très rarement prononcés pour des questions de stratégies.

Cette similitude de « destin », cette vision partagée entre les femmes des trois pays, est à la base de la création du Collectif 95 Maghreb-Égalité, qui conduit, depuis plus de dix ans maintenant, un combat pour les droits des femmes dans les trois pays en même temps. Certes, dans les trois pays, le niveau d’organisation et le rôle joué par les associations de femmes ne sont pas identiques. En Tunisie, les associations de femmes autonomes sont harcelées par un pouvoir qui entend occuper seul le champ du débat social et politique. En Algérie, les crises politiques, le terrorisme et la fermeture démocratique qui a suivi ne favorisent pas une action forte, solidaire et planifiée du mouvement des femmes, même si dans ce pays plus que dans les deux autres la presse indépendante joue le rôle d’un relais efficace entre les citoyennes et citoyens algériens. Par contre, et en comparaison, au Maroc, la société civile, dont le mouvement des femmes, trouve l’espace politique et économique nécessaire pour s’organiser, et a une place non négligeable dans le débat national. Le roi, dans sa réforme des lois familiales de 2004, a été conforté par l’action des féministes marocaines, dont toutes les associations ont su se regrouper à l’intérieur d’une plate-forme, « le Printemps de l’égalité », qui a initié, coordonné et entrepris des actions d’envergure nationale. Mais, malgré ces difficultés rencontrées dans un pays ou un autre, malgré ces différences, les sociétés civiles font entendre leur voix, et la production intellectuelle, scientifique et culturelle ne permet plus d’avoir une approche misérabiliste des sociétés civiles maghrébines, des femmes et du courant féministe en particulier.

Pourtant, les résultats dans nos trois pays sont là : pour les unes, nous sommes privées d’égalité ; pour les autres, d’exercer librement notre citoyenneté ; et, pour nous toutes, de liberté dans le mariage, et d’égalité dans l’héritage avec nos frères. L’histoire piétine, régresse, et la question des femmes est précisément, pour reprendre les mots de Mohammed Harbi (historien Algérien), dans la préface au livre de Mansour Fahmy (Éditions Alia, 1990), « l’un des noyaux à partir desquels les nostalgiques du passé remontent la pente et reconstituent ce qu’une génération précédente s’est acharnée à détruire ».

Une énigme

Des études, des expertises, des plans, des stratégies, tout ce que l’intelligence humaine peut inventer pour parfaire la connaissance et guider l’action, ont été faits pour sortir de cette situation. Les plus récalcitrants, les plus obtus des partisans de l’infériorisation des femmes, ne peuvent ignorer que, du niveau de participation des femmes, de leur éducation, dépend le bien-être de leur pays. Et disant cela, nous ne voulons pas seulement parler de l’éducation instrumentalisée des femmes, idée ancienne et admise par tous, islamistes compris : en Algérie, une idée lancée par le mouvement religieux appelé les Oulémas, dès les années 1930, énonçait qu’il fallait instruire les femmes pour qu’elles sachent éduquer de vrais petits musulmans et faire barrage aux influences françaises et occidentales. Nous savons aujourd’hui, statistiques à l’appui, que les femmes sont un élément important du développement social, économique et politique d’un pays. Ceci est la raison et ne doit rien à l’idéologie féministe.

Aujourd’hui, on sait tout de la question des femmes du Maghreb, des statuts juridiques, des situations économiques, politiques et culturelles. L’exclusion et l’infériorisation des femmes dans le Maghreb ne sont plus un sujet de polémique, mais un fait avéré ; les chiffres de la participation politique et économique des femmes de cette région sont les plus bas du monde, et marquent le pas d’une manière significative par rapport à la situation des femmes de l’Afrique sub-saharienne, qui arrivent franchement avant elles dans la course à la participation et à l’égalité. Et que dire des autres régions du monde !

On sait tout, mais l’on ne comprend rien. Par plus d’un aspect, cette position, loin derrière celle de toutes les autres femmes, par l’archaïsme qu’elle projette sur la région, demeure une énigme. Car, quelles que soient les analyses que l’on fait, poches d’immobilisme, résistances plus ou moins grandes, machisme violent voire criminel exprimé par les courants conservateurs et religieux (crimes d’honneur, viols massifs comme armes de guerre des islamistes algériens, même situation dénoncée par les femmes irakiennes contre les terroristes de leur pays, etc.), ces pays par de multiples aspects sont entrés dans la modernité. L’accès à l’indépendance pour chacun a été accompagné par leur entrée dans l’ordre international moderne, et leur adhésion à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les luttes de décolonisation avaient très largement sorti les femmes de leur rôle traditionnel ; les manifestations anti-anglaises du Caire ont eu des femmes à leur tête, et même si pour les hommes c’était une manière de se protéger, dans la mesure où les Anglais n’auraient pas osé tirer sur des femmes, il n’empêche que les Egyptiennes étaient là. La grande Hoda Hachmaoui les entraîna jusqu’au Nil, où elles jetèrent leur voile noir dans l’eau du fleuve de la vie. Il y eut aussi, bien évidemment, « les trois Djamila » célébrées par Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi. Oui, la femme algérienne est une icône de la guerre de libération des peuples opprimés, dont usent jusqu’à aujourd’hui aussi bien les opprimées que les oppresseurs. Le représentant de l’Algérie lors de la présentation du deuxième rapport de son pays, en janvier 2005, devant le Comité d’experts de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’encontre des femmes, le CEDAW (voir encadré), n’a-t-il pas, en réponse à l’inquiétude des experts devant la persistance des inégalités et des discriminations dont les femmes algériennes étaient victimes, rappelé le rôle important des femmes pendant la guerre de libération, donnant ainsi à l’histoire la vertu d’absoudre le présent. Ce rappel était d’autant plus impudent que parmi les experts siège une Algérienne, ancienne maquisarde qui resta muette, tenue à l’obligation de réserve imposée à un expert quand on examine le rapport de son pays. Qu’importe, l’Algérie comme le Maroc et la Tunisie ont ratifié cette convention avec des réserves, certes, mais qui n’enlèvent pas à la ratification en elle-même sa portée, dans la mesure où les Etats disent ainsi qu’ils souhaitent adhérer à un ordre civilisationnel.

Ils se sont également dotés de Constitutions qui reflètent ces choix sur plusieurs points. La reconnaissance de l’égalité en droit de tous les citoyens est solennellement énoncée dans les trois Constitutions. Pour l’Algérie, l’article 29 de la Constitution de 1996 stipule que « tous les citoyens sont égaux devant la loi sans que puisse prévaloir aucune discrimination pour cause de naissance, de race, de sexe, d’opinion, ou de toute autre condition ou circonstance personnelle ou sociale ». Pour la Tunisie, l’article 6 de la Constitution de 1991 stipule que « tous les citoyens ont les mêmes droits et les mêmes devoirs. Ils sont égaux devant la loi ». Pour le Maroc, l’article 5 de la Constitution de 1992 stipule que « tous les Marocains sont égaux devant la loi ».

Le siècle des Lumières et le tiers-mondisme

Cette égalité déclarée correspond bien à ce que nous voyons dans la quotidienneté, et ce n’est pas faire montre d’un excès d’optimisme ou de « féminisme d’Etat » que de dire que, dans les trois pays, les femmes sont présentes dans l’espace public, dans des proportions et à des niveaux de responsabilité qui dessinent certes une pyramide, mais comme dans les autres régions du monde, même si cette pyramide est plus marquée, même si le plafond invisible est plus bas ici qu’ailleurs. La construction d’une égalité de genre avance cahin-caha, mais avance. La situation des femmes du Maghreb est la conséquence d’un système généralisé, le patriarcat, qui se retrouve vivace sur l’ensemble de la planète, à des degrés différents. Notre infériorisation n’est pas naturelle, ahistorique et immanente. De plus en plus, la société accepte de reconnaître aux femmes des vertus prétendues masculines : le sens de l’organisation, la science, le savoir, etc. L’égalité des genres avance cahin-caha au rythme de chaque société. D’un pays à l’autre du Maghreb, on sent le poids de l’histoire particulière à chaque pays. Ainsi s’explique la situation exceptionnelle de la Tunisie qui, certes, doit, sans conteste, être rattachée à la personnalité d’un homme comme Habib Bourguiba, mais qui est lui-même le produit d’une histoire et d’un pays. Le père de l’indépendance tunisienne affirma fortement son appartenance au siècle des Lumières européen. Il était d’un temps où les élites colonisées occidentalisées reconnaissaient la supériorité de la civilisation occidentale, et pour lui comme pour Tahar Haddad, pour les Jeunes-Turcs, Atatürk, le père du dernier Shah d’Iran, le chemin pour atteindre cette civilisation passait par la transformation de leur société et celle-ci par celle de la situation des femmes. Le tiers-mondisme et les luttes anticolonialistes ont discrédité cette opinion ; la civilisation occidentale a été rejetée en bloc. La guerre d’Algérie a été le creuset douloureux de cette scission. Les damnés de la terre ont rejeté le monde occidental, le bon et le mauvais.

Habib Bourguiba était d’un autre temps, et il promulgua en 1956 un code de statut personnel qui est sa grande œuvre. Son rôle fut déterminant, mais ajoutons qu’il fut conforté dans cet acte « révolutionnaire » par un environnement social prêt à le recevoir, et sur lequel la bourgeoisie urbaine tunisoise gardait la haute main. Rien de semblable en Algérie où la longue lutte de libération délégitimera les élites occidentalisées et nationalistes au profit d’une idéologie populiste et religieuse qui, dès le départ, prendra la tête du peuple algérien, et sera un instrument efficace pour l’installation à long terme d’un pouvoir antidémocratique.

Le mouvement des femmes à l’épreuve de sa diversité

Ces différences à l’intérieur du monde défini comme arabo-islamique sont très souvent mal perçues par les observateurs étrangers. Comme celles qui sont à l’intérieur du mouvement pour les droits des femmes, qui présente une large palette idéologique. De nombreuses militantes des années 1970 et 1980 privilégiaient le développement économique et l’équilibre Nord/Sud. Ce thème a été le grand thème de combat des femmes arabes, des Africaines ; puis les utopies marxistes s’effondrant, la religion gagnant la place que l’on sait aujourd’hui, les approches et les stratégies ont changé. Sur la question de savoir quelle place donner à la religion, les féministes sont partagées, souvent au sein des mêmes formations. Plus d’une fois, nous avons eu au Collectif des discussions sur la manière d’aborder la question de la religion, l’utilité, la nécessité de passer par une légitimité religieuse pour atteindre l’égalité. Ainsi, parmi nous, il y a celles qui œuvrent pour une modernisation des lois religieuses, non comme but mais comme stratégie, et celles qui prônent une société laïque basée sur les principes universels et la séparation du religieux et du temporel comme seul moyen. La tension née du frottement de ces deux positions a été bénéfique ; plus même, elle a été sans doute une des raisons du succès du Collectif (pragmatisme et idéologie), et de son intérêt pour nous. De cette diversité, de cette complémentarité jaillissait la passion nécessaire à l’action, celle qui permet aux idées de sortir de leur dogmatisme. La passion et la raison. Le travail effectué depuis plus de dix ans a été une passionnante aventure intellectuelle, et affective. Et l’est toujours.

À la Conférence mondiale des femmes de Pékin, en septembre 1995, le Collectif 95 Maghreb-Egalité a organisé au forum un ONG « Le parlement des femmes sous les lois islamiques » qui a été le creuset de cette diversité. Nous avions invité des femmes issues de toutes les cultures musulmanes, arabes, asiatiques, européennes, africaines, américaines. Le discours de chacune était différent ; celui des femmes du Maghreb était plus tranchant, les pays asiatiques étaient loin derrière nous, encore paralysés par le verbe coranique et la tradition des docteurs du droit musulman. Les Tunisiennes, avec raison, ne voulaient pas être entraînées dans une voie régressive ; elles défendaient avec acharnement la laïcité comme seule issue à l’interminable jeu des exégètes et à l’oppression de plus en plus criante des femmes. Les Algériennes, qui dans ce temps-là luttaient contre la mort portée par les terroristes islamistes (la décennie noire 1992/1999), rejetaient elles aussi violemment toutes les intrusions du religieux (modernisé ou pas) dans la vie civile et publique.

Les femmes iraniennes en mission commandée, habillées de noir et encadrées par des hommes, ne se trompèrent pas de cible quand elles attaquèrent physiquement les occupantes de la tente où se déroulait le débat sur les violences islamistes contre les femmes en Algérie. « Le parlement des femmes sous les lois islamiques » a bien failli être annulé : les autres femmes arabes, koweïtiennes et égyptiennes en tête, elles aussi en mission commandée, ont bien essayé de nous empêcher de tenir notre réunion. Les Koweïtiennes, messagères en nombre, propagandistes d’un Koweït occupé par l’Irak, à la première réunion du groupe arabe, nous interdirent de prononcer le mot « égalité ». Les groupes de femmes arabo-islamo-iraniens occupaient le terrain. Et parmi ces groupes « féminins » présents à Pékin, nous étions une petite bande de féministes, le Collectif et quelques autres, mais nous étions bien là, et on nous a entendues.

Elles sont aussi œnologues...

Dans la famille aussi, les femmes maghrébines exercent souvent des pouvoirs, sinon des responsabilités qui dépassent les droits que leur donnent les lois. Dans deux pays au moins, l’Algérie et le Maroc, on peut parler d’une pratique sociale qui est bien en avance sur les lois. Et, dans les trois pays, les femmes ont un rôle qui est en décalage avec les diktats religieux et moraux qui pèsent sur leurs sociétés et tentent de contrôler leurs comportements sexuels, sociaux, et jusqu’à leur intelligence. Il est en effet surprenant de comparer les analyses de la situation des femmes se basant sur les lois, sur les discours dominants, et la place réelle des femmes dans la cité, à la campagne, dans la famille. Il ne s’agit pas seulement d’une place acquise par le travail invisible, et l’accumulation des charges tant économique qu’éducationnelles, mais d’une présence visible, d’une capacité d’entreprendre, d’une place déterminante dans l’enseignement, la santé, la science, à tous les niveaux, recherche, application, etc. Et en politique également, si on retient comme politique ce qui définit les forces de changement en cours dans un pays, et si l’on sort des Parlements et de tous les appareils qui sont les lieux de stratégie de pouvoirs plutôt que ceux du politique. Ainsi, il est une opinion courante en Algérie, exprimée par les citoyens mais également par les hommes politiques : ce sont les femmes qui ont sauvé le pays de l’islamisme, ce sont les femmes qui sortiront le pays de cette longue période de crise et d’immobilisme dans laquelle l’Algérie est plongée depuis la fin de la guerre civile.

Les femmes sont présentes, et tous les citoyens de ces pays peuvent le voir, l’expérimenter ; les femmes pensent, enseignent, soignent. Tous les hommes algériens, marocains, tunisiens dans leur vie croisent des femmes qui leur sont supérieures, et même s’ils oublient ce qu’ils doivent à leurs mères, à leurs sœurs, ils ne peuvent ignorer que ce sont des femmes qui les soignent, qui gèrent leur argent à la banque, qui construisent leurs maisons, qui instruisent leurs enfants, etc. Savent-ils aussi qu’en Algérie, des femmes participent au développement de l’industrie du vin, comme œnologues, chefs de chais... Faut-il le dire dans ce pays où tout le monde se voile la face devant la réalité ?

La dernière preuve de la place incontournable des femmes maghrébines est leur présence forte sur la scène internationale et dans le mouvement international des femmes. Enfin, s’il fallait une ultime attestation de « leur évolution », rappelons que, comme les Italiennes, comme les Espagnoles des années 1980, et pour les mêmes raisons sans doute, les femmes maghrébines ne font plus d’enfants, peu d’enfants, au point que les démographes parlent aujourd’hui d’un effondrement de la natalité pour nos pays.

Nous sommes, il faut bien le dire, en pleine situation schizophrénique. Et les effets de cette pathologie ne sont pas des moindres. Car quand nous, les femmes dites musulmanes, osons parler d’égalité avec les hommes, nous provoquons un véritable tohu-bohu à l’intérieur de nos pays et sur le plan international, planétaire. Faut-il croire encore aux paroles de Bonaparte qui dit à ses soldats sur le chemin de l’Egypte : « Les peuples chez lesquels nous allons traitent les femmes différemment de nous » ? (paroles citées par Mansour Fahmy)

Tohu-bohu planétaire ou « choc des cultures » ?

Nombreux sont ceux qui récusent l’idée d’un choc des cultures pour expliquer les tensions accrues entre le monde occidental et notre monde. J’appartiens, ainsi que l’ensemble des féministes sans doute, à ceux-là, mais il faut bien reconnaître que la question des femmes est une controverse qui met à jour des divergences profondes entre les sociétés dites arabo-musulmanes et les sociétés occidentales. Cette controverse atteint parfois les limites, sinon d’un choc des cultures, du moins d’une vision du monde séparé en groupes, communautés, mondes, chacun étant arraisonné à sa culture, ce qui est pire sans doute. Dans l’acceptation par certains occidentaux, féministes occidentales comprises, de la banalisation de la domination des femmes par le port du voile, comment ne pas soupçonner une pensée qui cheminerait à travers deux grilles d’analyse, une pour les Occidentales, et une pour les « musulmanes » ? Déjà, retenir la qualification de « musulmanes » pour nous désigner est un dérapage sémantique. Un dérapage qui hélas se pratique allégrement au niveau de la planète quand il s’agit de citoyens de pays où la religion musulmane est dominante et décrétée « d’Etat » par les pouvoirs en place ; nous avions déjà expérimenté les effets pervers de cette sorte d’assignation, nous les Algériennes/Algériens, sous la colonisation française, puisque nous étions des « Français musulmans ». À nous qui ne voulions pas être Français, il ne restait qu’à nous proclamer musulmans. Cet abus de langage est frappant aujourd’hui quand il s’agit de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, où l’on ne parle pas de l’entrée dans l’Union d’X citoyens Turcs, mais d’X musulmans.

Le féminisme musulman

Il faut savoir que cette désignation cultuelle de nos pays, de nos sociétés renforce les tenants du fondamentalisme religieux musulman, et facilite leurs ambitions hégémoniques. Elle fournit des armes à leur arsenal idéologique, et c’est justement la femme « musulmane », voilée et soumise, qui est au cœur de leur machine de guerre. Elle est son symbole le plus fort, exigé en douceur ou en force ; un symbole nécessaire à la mobilisation des troupes qu’ils caressent dans le sens du poil ; un symbole utilisé plus que tous les autres symboles à leur disposition ; la barbe qui a longtemps été le signe distinctif des fondamentalistes religieux musulmans, au point que la vulgate politique dans mon pays les appelle les barbus, est devenue de moindre importance. Ainsi tel Premier ministre, tels hommes politiques, hommes publics, Turcs, Algériens, Français d’origine maghrébine, ou autres, portent joli moustache et veston croisé, mais leurs femmes, elles, restent voilées ! Et nous, à force de nous voiler la face devant leurs petits dépassements, à force de compromis au nom de la tolérance, faisons face aujourd’hui à un mouvement de grande ampleur, porté par certains courants féministes et droits de l’homme, le féminisme musulman qui étale sa puissance, et qui laisse tout le monde dans l’expectative. Que penser des propos de l’organisatrice d’un méga forum sur le féminisme musulman à Barcelone du 27 au 29 octobre 2005, Ndeye Andújar, la vice-présidente de la Junta Islàmica Catalana, qui a fait la une de la presse européenne quand elle parle de « jihad de genre » ? Celle qui apparaît aujourd’hui comme le porte-parole de ce mouvement, bien qu’usant d’un discours rassurant (contre le patriarcat, en continuité avec le mouvement féministe occidental...) précise quand même qu’il s’agit pour son mouvement « de donner la parole aux femmes musulmanes qui luttent pour la reconnaissance de leurs droits dans l’Islam et non pas à partir d’une idéologie éloignée, qui se confond souvent avec le colonialisme ».

L’heure de vérité

Avant de triompher au grand jour, cette tendance séparatiste s’est installée lentement mais sûrement au sein des Nations unies, au fur et à mesure que se développait le long et tenace travail des Nations unies pour la réalisation de l’égalité en droit et en chances des femmes et des hommes conformément à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les temps forts de ce travail furent Mexico (1975), Copenhague (1980), Nairobi (1985), Beijing (1995). Parallèlement se développait le mouvement féministe autonome maghrébin, conforté dans son combat sur le terrain par la convergence de ses ambitions et des buts de l’action internationale : l’égalité, la paix et le développement.

La Déclaration s’est imposée comme un texte ayant une autorité morale et politique, et détermine à elle seule une aire de civilisation à laquelle tous les Etats se rattachent en devenant partie du système des Nations unies. Rappelons que c’est sur la Déclaration que s’appuya la politique de décolonisation engagée par les peuples maghrébins à la fin des années 1950 ; elle a été un instrument efficace pour dénoncer les violations dont étaient victimes les peuples colonisés et fonder les luttes de libération. L’Algérie, le Maroc et la Tunisie l’avaient faite leur. Le 18 décembre 1979, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, la CEDAW. Pour les pays maghrébins et arabes, et plus largement pour tous ceux dont le statut des femmes est soumis à la tradition islamique, l’heure de vérité était arrivée. Devant l’obligation de s’engager à éliminer de leur législation toutes les formes d’inégalités entre les femmes et les hommes, les Etats maghrébins, comme tous ceux de tradition islamique, vont revendiquer leur différence, reniant ainsi les engagements auxquels ils avaient souscrit en devenant membres des Nations unies, en signant la Charte de 1946 et en adhérant de facto à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 qui fonde tout l’édifice onusien. Contre l’égalité en droit des femmes et des hommes, ils vont évoquer pour la première fois l’incompatibilité entre les droits de l’homme et la tradition islamique à laquelle ils se rattachent. Ils vont faire sécession.

Ce qui peut surprendre, car les trois pays n’avaient jusque-là jamais utilisé leurs dispositions constitutionnelles qui stipulent que l’Islam est la religion d’Etat, ils avaient ratifié de nombreux traités comme par exemple le Pacte international sur les droits civils et politiques, ratifié sans réserves par la Tunisie en 1968, en 1979 par le Maroc, et avec une déclaration interprétative par l’Algérie en 1989 ; le Pacte international sur les droits économiques et sociaux et culturels adopté par les Nations unies le 16 décembre 1966 et entré en vigueur le 3 janvier 1976, ratifié par l’Algérie en 1989, le Maroc en 1979, la Tunisie en 1968, sans que soit soulevée l’inconstitutionnalité de ces ratifications. Concernant les femmes, ils avaient déjà ratifié des conventions sans évoquer leur appartenance à l’islam : ainsi le Maroc a ratifié sans réserve les principales conventions de l’Organisation du travail concernant les femmes, la fameuse Convention 100 sur l’égalité de salaire, le travail de nuit, la non-discrimination au niveau de l’emploi ; la Tunisie et l’Algérie, de même.

Mais voilà, la CEDAW est la première convention internationale qui prétend s’ingérer dans la vie privée des hommes arabes, la première qui touche au saint des saints, à l’intime, au cœur de l’identité : la famille, le bastion jamais pris des pays longtemps et durement colonisés, dépossédés, qu’avaient été les pays arabes et maghrébins. Leur réaction a été unanime, jusqu’à la moderne Tunisie, premier Etat maghrébin à avoir ratifié la CEDAW en 1985, qui se rappela soudain de l’article 2 de sa Constitution qui stipule que l’islam est religion d’Etat.

S’agissant des lois sur la famille et sur l’héritage, les trois pays, sur ce qui touche au plus près leur morale sexuelle, entendent préserver leurs spécificités et se réfugient derrière le caractère islamique de l’Etat. Il faut souligner que l’Algérie n’évoque pas la religion pour récuser l’article 16 de la CEDAW sur le mariage, mais sa législation nationale. Ce qui est une nuance, mince certes, mais qui méritait d’être signalée.

Encadré


La CEDAW est un traité international contraignant qui réglemente la non-discrimination à l’égard des femmes sur la base du principe de l’égalité en droit des femmes et des hommes énoncé dans le préambule de la Charte des Nations unies et la Déclaration à laquelle ont adhéré les trois pays du Maghreb en devenant des Etats parties du système des Nations unies. L’élaboration de la Convention fut longue et difficile, et rencontra des oppositions de toutes les régions du monde ; ce n’est que quarante ans après la création des Nations unies que les États parties s’accordèrent sur un texte global contre les discriminations basées sur le sexe. Elle oblige les Etats signataires à éliminer de leur législation toutes les inégalités et à tout mettre en œuvre pour réaliser l’égalité pleine et entière dans tous les domaines de la vie publique et privée. Un comité d’experts est institué par l’article 17 de la Convention, il est composé de 23 experts indépendants originaires des pays ayant ratifié la Convention, qui siègent à titre personnel, et qui sont élus, « compte tenu du principe d’une répartition géographique équitable et de la représentation des différentes formes de civilisations ainsi que des principaux systèmes juridiques ». Dans sa composition actuelle, pour les trois pays du Maghreb, siègent au Comité une experte algérienne, et pour le monde arabe une Egyptienne ; le Comité se réunit chaque année pour examiner les rapports sur l’application de la Convention par les Etats signataires, il transmet un rapport de ses travaux au secrétaire général des Nations unies, rapport examiné par l’ensemble des Etats membres, même ceux qui n’ont pas ratifié la CEDAW.


La Tunisie a ratifié la Convention en septembre 1985, le Maroc en mai 1993, et l’Algérie en mai 1996. Ces ratifications sont accompagnées de réserves importantes : le Maroc et l’Algérie ne s’engagent pas à condamner la discrimination à l’égard des femmes et à poursuivre par tous les moyens une politique tendant à éliminer ces discriminations (article 2) ; les trois pays ne reconnaissent pas aux femmes le droit de circuler librement et de choisir leur résidence, et leur domicile (art. 15.4) ; l’Algérie et le Maroc rejettent en bloc l’article 16 qui énonce l’égalité dans le mariage, que la Tunisie accepte sauf sur un point, celui qui stipule les mêmes droits et les mêmes responsabilités au cours du mariage et de sa dissolution, c’est-à-dire l’essentiel. Les trois pays ont ratifié avec des réserves qui pour le Maroc et l’Algérie vident de son sens leur ratification puisqu’elles mettent la religion et leurs législations au-dessus du traité et que leurs législations sont outrageusement inégalitaires ; pour la Tunisie qui a également émis des réserves en évoquant l’art. 2 de sa Constitution (l’islam est religion d’Etat), la situation est moins grave compte tenu de l’avancée de sa législation qui tend à rejoindre les standards fixés par la Convention.

La « grande maison » ébranlée

Cette différence a été très fortement revendiquée et explicitée lors de la 42e session de l’Assemblée générale des Nations unies (New York, décembre 1987), à l’occasion de la présentation du rapport de la 6e session du Comité de la Convention, le CEDAW. Au paragraphe 517 portant sur le rapport bisannuel du Bengladesh, les experts estimaient que l’islam était souvent interprété par les hommes dans leur propre intérêt. Les expertes du Comité concluaient qu’il fallait aller vers une nouvelle interprétation, adaptée aux réalités et aux besoins des sociétés et demandait (décision n°4) que le système des Nations unies entreprenne des études sur la condition des femmes des pays islamiques, en particulier sur l’égalité dans la famille, le divorce, le mariage, la participation à la vie publique et politique.

Ce rapport a déclenché l’ire des pays arabes, qui ont récusé l’expertise du comité et taxé de racistes et de xénophobes toutes critiques. Une réaction disproportionnée par rapport aux commentaires des expertes qui, très prudemment, n’avaient parlé que d’interprétation et n’avaient pas mis en cause l’islam lui-même. Mais, saisissant ce prétexte, et sans doute profondément humiliés par les critiques portant sur l’organisation de la famille, le saint des saints, pour la première fois, très explicitement, les pays arabes, et certains pays asiatiques, ont brandi leur différence et l’opposition irréductible de deux conceptions du monde. Les représentants de la Tunisie et de l’Algérie ont très précisément remis en cause le principe de l’unicité du droit onusien, ouvrant une brèche dans la « grande maison ». La violence des propos des représentantes, il s’agissait de deux femmes, a pris de court les autres groupes régionaux du système. La présidente du CEDAW était consternée de ce rappel à l’ordre qui frôlait l’incivilité. Consternée et touchée par l’accusation de racisme à propos des travaux de son comité. Cette accusation était d’autant plus grotesque que les travaux de rédaction de la décision avaient été supervisés par l’experte égyptienne du CEDAW.

Il y a sans doute d’autres régions qui pourraient exprimer les mêmes réserves à propos des droits de l’homme, et peut-être l’ont-elles fait, mais sur la question des femmes, à ma connaissance, les seules à formaliser leur différence sont ceux qui appartiennent aux traditions islamiques. Quelques voix amérindiennes, gitanes, se sont bien élevées par ci par là, mais elles n’ont pas le même écho. Rigoberta Manchu, Prix Nobel de la paix, leader des peuples indigènes qui sillonna le monde et les enceintes internationales en robe d’Indienne, n’a-t-elle pas dit que le féminisme était le dernier avatar du colonialisme ?

Devant les critiques timides et diplomatiques des experts, les Etats musulmans ont fait front, le conflit Iran/Irak, très violent pendant cette période, fut dépassé pour l’occasion. Ils exigeaient la reconnaissance et la légitimation d’un ordre basé, disent-ils, sur une définition différente de l’égalité. La condition des femmes dans les sociétés dites musulmanes ne devait pas être envisagée comme un moment historique donné ayant la capacité d’évoluer et de rejoindre l’idéal onusien, mais comme l’affirmation d’un ordre du monde parfait et abouti.

À travers le recours emphatique à une civilisation, ils revendiquaient la reconnaissance d’une morale sexuelle basée sur la supériorité des hommes sur les femmes, infériorisées et mineures à vie.

Rendez-vous manqué avec l’histoire

Les pays de tradition islamique s’obstinaient à rater leurs rendez-vous avec l’histoire. Devant la demande de la Communauté internationale, ils rechignaient encore une fois à modifier leurs coutumes, comme ils avaient rechigné en d’autres temps devant la modernité du message coranique qui essaya d’humaniser leurs mœurs barbares à l’encontre des femmes. Pour mener à bien le code de 1956, Bourguiba dut s’attaquer aux docteurs de la Loi musulmane, mais aussi, ce qui n’est jamais relevé, à la coutume qui régissait encore, treize siècles après l’Hégire, dans les villes comme dans les campagnes, la vie des tribus : le droit de la famille, le droit foncier qui entre autres discriminations excluait les filles de l’héritage. En Algérie, nous retrouvons ce même phénomène de persistance des traditions anté-islamiques ; la Cour suprême a rappelé en 1968 que les femmes héritaient ; les Algériens, « bons musulmans », plus particulièrement les Berbères de la région de Kabylie, entendaient bien conserver leurs coutumes contre les commandements de Dieu s’il le fallait ! Dans la pratique, partout en Algérie, et sans doute dans les deux autres pays, il est difficile aux filles d’entrer en possession de leur ... demi-part d’héritage.

Les belles paroles du Prophète...

« Elles sont un vêtement pour vous, vous êtes un vêtement pour elle » (sourate al-Baquara, verset 187) : belles paroles, et le Coran en fournit de nombreuses autres, mais il serait trop long d’énumérer les références islamiques qui placent le rapport des sexes dans une perspective d’égalité, de respect, d’amour. Le cas le plus cité par les féministes est celui de la polygamie ; le texte du Coran se prête dans ce cas très peu à l’interprétation : il s’agit de la sourate an-Nissa, verset 3 : « ... Épousez comme il vous plaira, deux, trois, ou quatre femmes. Mais si vous craignez de ne pas être équitable, prenez une seule femme. » Verset 129 : « Vous ne pouvez parfaitement être équitable à l’égard de chacune de vos femmes même si vous en avait le désir... » Malgré cela, seule la Tunisie a interdit la polygamie, l’Algérie et le Maroc, par des raisonnements que l’on pourrait qualifier d’impies, si nous voulions nous en tenir, comme les législateurs algériens et marocains, à une logique textuelle, ont maintenu ce droit.

Long et vain, car disons le vite, il y a autant de textes qui disent le contraire. Pourtant, certains auteurs se sont spécialisés dans ce type de recherche dans le maquis des milliers de références et sources qui constituent la chari’a (voir encadré), entre le Coran et ses sourates, les sourates et leurs versets, la sunna et ses haddiths, le fiqh et ses écoles, pour trouver ce qui peut être en faveur de l’égalité dans l’espoir d’entraîner un revirement de la doctrine, et d’une opinion publique qui semble ne tirer ses désirs, ses besoins et ses projets d’avenir que de la tradition islamique - pour ce qui concerne le statut des femmes bien évidemment, car s’agissant du reste il y a longtemps que les sociétés dites arabo-musulmanes suivent d’autres sources d’inspiration !

Encadré


La chari’a, littéralement la « voie du Prophète », est l’ensemble des commandements révélés, des prescriptions juridiques contenus dans le Coran dont le nombre ne dépassait pas 200, de la sunna (tradition) du Prophète, un ensemble dont le champ est délimité par les savants et les exégètes qui par leur savoir et leur intelligence ont explicité les commandements du Prophète par rapport à des circonstances données, et produit des règles pour combler les silences. Ainsi est né le fiqh, la jurisprudence, fruit d’une pensée juridique créatrice et conduite par l’ijtihad, littéralement l’effort, l’effort d’adaptation au présent.

La sunna est l’ensemble des récits rapportés sur les faits, gestes et paroles du Prophète.


Les hadiths sont les normes inspirées des recommandations et comportements du Prophète rapportés par des récits relatant ses actes et ses paroles. Ces récits occupent une grande place dans les discussions sur le droit de la famille, et de grandes controverses agitent jusqu’à aujourd’hui la communauté des croyants, ou des clercs qui tiennent en otage la religion musulmane, sur « l’authenticité » ou non de ces récits. L’énergie et l’attention de tous sont captées pour savoir si nous sommes devant une tradition avérée ou non. La réalité compte peu en la matière, et les législateurs justifient chacune de leur discrimination par un récit qui met en scène le Prophète dans des événements qui sont parfois très personnels et dont certains tournent autour de la sexualité même du Commandeur des croyants. C’est ainsi que l’adoption, qui est un des bastions des traditionnalistes qui maintiennent l’interdiction de celle-ci jusqu’à présent, aurait été interdite parce que le Prophète aurait désiré la femme de son fils adoptif, et que du fait de l’adoption, elle devenait une femme prohibée pour lui.

Le fiqh désigne la jurisprudence, la science du droit musulman ; les règles du fiqh englobent tout le droit familial, le droit successoral, le droit de propriété, celui des contrats et des obligations. Initialement il est le résultat du jugement et du raisonnement par la méthode de l’ijtihad, littéralement l’effort requis pour adapter la tradition du prophète et le texte coranique aux réalités ; en droit musulman il est le terme technique à l’usage du raisonnement individuel. L’ijtihad a été fermé au XIVe siècle et le fiqh s’est transformé en règle immuable qui partage l’islam sunnite, c’est-à-dire orthodoxe, en quatre rites qui portent le nom des imams qui les ont établis : le malékisme, l’école la plus rigoureuse, qui est celle du Maghreb, le hanafisme, le hanbalisme, le chafisme.

« Oh ! Envoyé d’Allah, je constate que Dieu est prompt à satisfaire ta passion » (paroles attribuées à Aïcha, une des épouses du Prophète)

Faut-il démontrer encore une fois que ce sont les jurisconsultes qui ont façonné des lois à la mesure des mœurs antéislamiques, patriarcales et agnatiques des tribus originaires, en les disant conformes aux vœux du Prophète, donc de Dieu ? Que le plus souvent ils se sont basés sur des traditions et des textes dont beaucoup sont contestables, ou tout au moins sujets à interprétations multiples ? Les innombrables travaux menés dans ce sens par des hommes et des femmes savants ne semblent pas faire avancer l’intelligence de la question. Ces savoirs construisent une rationalité islamique qui est rejetée par ceux à qui elle est destinée. C’est prêcher dans le désert ou s’engager dans un dialogue de sourds, dans la mesure où les outrances sexistes et machistes violentes en cours dans nos sociétés sont les caractéristiques de sociétés archaïques qui ont été très peu transformées par la religion qu’elles revendiquent. On pourrait dire que ce sont elles qui se sont appropriées l’islam, et non le contraire. Et aujourd’hui user du raisonnement religieux ne sert à rien sur des peuples qui l’ont nié à ce jour et, qui plus est, ont posé au centre de leur identité une version sexuée de la religion. Qu’est-ce qui distingue le plus un musulman aujourd’hui sinon le traitement qu’il fait aux femmes ?

« J’ai soulevé le bas de la tente... »

De cette profusion de textes, d’anecdotes, de traductions qui changent le sens d’une phrase, est née une suite sans fin d’argumentaires et de contre-argumentaires qui contribuent à sacraliser la tradition. Une situation qui pourrait faire sourire si les conséquences n’en étaient pas si graves. Comme les docteurs de la Loi discutant pour savoir quel était le sexe des anges dans Constantinople assiégée, nous discutons des paroles, faits et gestes du Prophète alors que la cohorte de femmes battues, chassées, d’enfants livrés à la rue, alors que la prostitution, la misère des femmes, se pressent aux portes de nos villes et envahissent les campagnes. D’un camp à l’autre, on se lance les récits rapportés par de savants et antiques chroniqueurs qui mettent en scène le Prophète pour découvrir à travers tel événement les droits des femmes ou les interdits qui pèsent sur elles. Comme les récits d’un sieur Derbouki qu’on oppose à ceux d’un sieur Ibn Jarir pour apporter la preuve de la capacité des femmes à divorcer en payant le mari : « Ibn Jarir rapporte qu’il a demandé à Ikrima si al Khol (c’est-à-dire la faculté pour la femme mariée de racheter sa liberté) a une origine ? Celui-ci répond : « Le premier cas de Khol en islam concerne la sœur de Abdallah Ben Oudaï. Celle ci est venue voir le prophète, et lui a dit : « Messager de Dieu, rien ne m’unira à lui pour la vie ; J’ai soulevé le bas de la tente, je l’ai vu venir avec un groupe de gens et je constate qu’il est le plus noir de couleur, le plus petit de taille et le plus moche de visage. L’époux dit au Prophète : Messager de Dieu, je lui ai donné tout ce que j‘ai de mieux, mon jardin, me le rend-elle ? » Le Prophète interrogea la femme, « Que dis-tu ? » « Oui, s’il le veut, je lui donne même plus que le jardin. » Le Prophète les sépara. » Les femmes ont ainsi le droit de divorcer en rachetant leur liberté.

Voilà sur quoi glosent à longueur de siècles ceux qui sont chargés de légiférer. Aujourd’hui encore, à l’orée du IIIe millénaire ! Il ne sert à rien d’argumenter, de trouver la faille, le mot juste, les intentions du Prophète, car la volonté de domination des hommes est ailleurs, et elle ne changera pas avec ou contre les dires et faits du Prophète. Il est trop tard aujourd’hui, le message coranique n’a pas joué son rôle historique, il n’a pas transformé la conscience du converti. Et notre temps, s’il utilise la religion, le fait pour prendre le pouvoir sur la cité et non plus sur les consciences ; c’est en tout cas ce que nous ont appris les islamistes en Algérie.

La domination des femmes, un commandement plus ancien que ceux de Dieu

La conception du rapport des sexes que l’on nous présente comme issue de la tradition islamique est tout simplement basée sur un principe plus ancien que la religion, que les religions. Ce principe domine l’espèce humaine sans concurrence durant des lustres, les luttes féministes l’ébranlent enfin, depuis un siècle seulement, dans une région au moins, la région occidentale, apportant ainsi la preuve de sa faisabilité. Le reste du monde suivra.

Aujourd’hui, ce principe survit dans toute sa puissance dans notre région, et résiste à tous nos efforts, contre toutes raisons. Le principe de la masculinité régit sans contraintes nos sociétés, jusqu’au cœur de nos métropoles modernisées où les femmes ont pris leur place et continuent de progresser. Et c’est une lutte féroce qui est engagée pour conserver tous les symboles de cette domination, et le plus sacré, la polygamie, si emblématique de la morale sexuelle des hommes musulmans. Un privilège qui était peu pratiqué, mais qui est dorénavant en hausse et qui atteint, en Algérie du moins, un chiffre qui le fait passer du statut de symbole humiliant à celui de pratique inique. Les dernières statistiques algériennes montrent qu’il y a maintenant 5,95 % de mariages polygames. Ces chiffres sont ceux donnés par le gouvernement algérien au CEDAW en janvier 2005. Une bonne leçon de morale pour ceux et celles qui, dans les années 1960, où disait-on il n’y avait pas plus de 1 % à 2 % de mariages polygames, essayaient de nous démobiliser en raison du caractère résiduel et insignifiant de la polygamie. Les réformes algériennes de 2005, et marocaines de 2004, essayent bien de restreindre les effets discriminants de ce droit des hommes, mais sa limitation n’amoindrit pas la blessure symbolique qu’elle inflige à la dignité des femmes. Seul le président Bourguiba a mesuré le poids qu’une telle pratique exerce sur les rapports sociaux. Le vieil homme, qui était retenu prisonnier par le président actuel de la Tunisie, avait été autorisé à sortir pour aller voter, nous avions pu le voir, filmé par une télévision française, et les seuls mots qu’il ait dit au journaliste avaient été : « Une seule femme, rappelez-vous une seule femme ! », stigmatisant encore une fois ce qui est le cœur de la morale sexuelle arabo-islamique. L’héritage est l’autre apanage de cette seigneurie, et sur ce point les trois pays sont à la même enseigne et conservent grosso modo la règle d’une part pour le garçon et d’une demi-part pour les filles. La Tunisie, là encore, est en avance puisqu’elle écarte les oncles et cousins de l’héritage du père quand il n’y a que des filles ; en Algérie et au Maroc, non.

Une justice qui traîne les pieds...

Devant les minces réformes arrachées aux législateurs, la société, la justice et la police font le dos rond. Il ne suffit pas d’édicter des lois, il faut encore les faire appliquer par ceux qui ont la charge de les faire respecter, et quand le législateur est en avance, ou qu’il campe sur des demi-mesures car il n’a pas la volonté politique d’accompagner un mouvement social, le rôle de la loi est fondamental, son application requiert des moyens propres et doit être accompagnée d’une action politique ferme, et ceci est encore plus vrai dans des pays où elle est généralement dévalorisée, où elle s’efface devant la pratique, et où la loi reste détachée des personnes qu’elle concerne et d’une opinion publique qui considère grosso modo que le pays est un pays de non-droit, ce qui explique le désintérêt des jeunes filles et des femmes pour les lois qui les régissent, sauf quand elles sont confrontées à un problème grave et que c’est alors trop tard ! La campagne 20 ans Barakat (20 ça suffit), lancée en Algérie en 2004 pour les 20 ans du code de la famille, très paradoxalement mobilisa plus de monde en France, où la campagne fut également menée, qu’en Algérie, où d’une manière générale personne ne croit plus aux vertus de la loi.

Une fois encore, les associations de femmes se retrouvent seules sur le terrain pour faire respecter les lois, comme elles ont été et sont seules pour gérer la violence contre les femmes, les filles-mères, la prostitution. Les pouvoirs publics n’ont pris aucune disposition pour mobiliser la justice, la police au service des réformes. Les associations de femmes, algériennes et marocaines, s’attellent seules au problème de la mise en œuvre des réformes, une tâche ardue qui les dépasse dans des pays où les mœurs archaïques prédominent et sont encouragées, ce qui est plus grave, par le discours officiel venant des plus hautes autorités morales de la société et de l’État. Une étude réalisée entre février et décembre 2004 par la Ligue démocratique pour les droits des femmes du Maroc, un an et demi après la réforme de la loi familiale, et sur les points précis des avancées, montre que le chemin est long jusqu’à l’application et qu’il ne se fera pas tout seul. Sur les mariages précoces, alors que le législateur a fixé à 18 ans l’âge du mariage pour les filles et garçons, avec la possibilité pour le juge, dans des circonstances exceptionnelles et motivées, d’accorder une dispense, sur une enquête menée de février à décembre 2004 dans 10 tribunaux, sur 4027 demandes de mariage de mineures, 94.36 % ont été accordées au motif laconique du juge « que la mariée avait la capacité » ; dans un cas il est dit que la mineure avait pratiqué le jeûne du ramadan deux années de suite ! Pour la polygamie, qui elle aussi est réglementée par la nouvelle loi et que le juge ne peut autoriser que pour des raisons exceptionnelles et objectives, l’étude montre qu’il y a eu 280 autorisations sur 372 demandes ; sur le tribunal de Rabat et pour la même période, pour le divorce dont la loi prévoit 4 types, il a été relevé : 27 % de divorces khôle, celui où la femme rachète sa liberté ; 20 % de divorces pour préjudices dans lesquels le mari a commis une faute immorale ; 3.7 %. de divorces pour désunion, forme qui est la grande innovation des réformes de 2004. La plus grande partie des ruptures du contrat de mariage l’ont été par répudiation, 50 % des cas pour lesquels le juge est une instance d’enregistrement de la volonté unilatérale et non motivée du mari.

La virginité comme signe de bonne santé

De même en Algérie où le nouveau code de la famille demande un certificat médical prénuptial à produire à l’officier de l’état civil au moment de l’inscription du mariage, dans de nombreux cas déjà signalés, des officiers de l’état civil considèrent qu’il s’agit d’un certificat de virginité. Ce qui est une interprétation fantaisiste, le législateur a pourtant été clair et prudent, l’article 7 bis de l’Ordonnance n° 05-02 du 18 moharrem 1426 correspondant au 27 février 2005 modifiant et complétant la loi n° 84-11 du 9 juin 1984 portant code de la famille est explicite : « Les futurs époux doivent présenter un document médical, datant de moins de trois (3) mois et attestant qu’ils ne sont atteints d’aucune maladie ou qu’ils ne présentent aucun facteur de risque qui contre-indique le mariage. -Avant la rédaction du contrat de mariage, le notaire ou l’officier de l’état civil doit constater que les deux parties se sont soumises aux examens médicaux et ont eu connaissance des maladies ou des facteurs de risques qu’ils pourraient révéler et qui contre-indiquent le mariage. -Il en est fait mention dans l’acte de mariage. Les conditions et modalités d’application de cet article seront définies par voie réglementaire » Les réponses des maires interrogés par la presse (El Watan du 15 décembre 2005) sur les dérives de leurs services se passent de commentaires : certains considèrent en effet que si la fille est vierge elle ne peut avoir aucune maladie ; d’autres ont été plus loin, ils auraient eu connaissance d’une étude faite par le ministère de l’intérieur sur les causes de divorce, qui montre que la virginité est une des causes principales, donc... Ainsi on assiste à des abus de droit qui vont dans le sens d’une opinion largement partagée sur la place de la virginité dans le mariage. Les sollicitations nombreuses des associations de femmes contre les agissements de certains officiers de l’état civil montrent bien que ces craintes ne sont pas le fruit d’une imagination trop féconde de féministes. La solidarité maghrébine et internationale s’organise et une pétition circule déjà (décembre 2005) :

Appel à la mobilisation

- Contre les abus des services d’état civil à l’occasion de dépôt de dossier de mariage

- Contre les futurs époux et l’interprétation restrictive de l’article 7 du code de la famille algérien

Nous, militantes ici et ailleurs scandalisées, révulsées par l’accueil accordé par les services de l’état civil de certaines mairies en Algérie, exigeant la production d’un certificat de virginité aux futures épouses et un document attestant la bonne santé des futurs conjoints lors de l’introduction de dossiers de mariage.

Ces services fondent leurs agissements sur les dispositions de l’article 7 bis du code de la famille.

Cet article dispose que « les futurs époux doivent présenter un document médical, datant d’au moins trois mois et attestant qu’ils ne sont pas atteints d’aucune maladie ou qu’ils ne présentent aucun facteur de risque qui contre-indique le mariage ».

En l’absence d’un texte d’application de cet article, son interprétation restrictive est laissée au courant islamo-conservateur dans les services d’état civil des maries qui exige ainsi la production d’un certificat de virginité afin que le mariage soit légal.

Nous dénonçons cette interprétation et nous demandons l’abrogation de cet article.

Les femmes ne disposant pas de ce document sont ainsi comme atteintes d’une maladie et leur mariage sera considéré nul et non avenu.

Ces agissements sont une atteinte grave aux libertés fondamentales, au droit au mariage.

Ces pratiques sont contraires aux principes du respect de la dignité des personnes et aux choix individuels des époux et à leur liberté.

Ces agissements sont indignes et portent préjudice aux droits au respect de la vie privée et familiale des futurs époux, droits protégés par les conventions internationales, ratifiées par l’Algérie.

Nous, femmes militantes, apportons notre soutien total aux familles victimes de cette ignoble atteinte à la dignité humaine.

Nous dénonçons ces officiers de l’état civil et leurs agissements.

Mobilisons-nous et agissons avec les familles concernées devant les juridictions judiciaires et administratives contre les officiers de l’état civil auteurs de ces agissements qui outrepassent leurs obligations et qui portent atteinte au respect des droits des femmes et à leur dignité.

Déposons des requêtes devant la juridiction administrative aux fins de mettre fin à ces pratiques qui constituent une violation des droits des époux au respect de leur vie privée, et leur liberté.

Exigeons du ministre de l’intérieur et d de la justice et des parquets de :

- prendre des mesures immédiates pour mettre fin à cet abus et à ces agissements illégaux ;

- donner les instructions immédiates pour que les officiers de l’état civil concernés soient suspendus de leurs fonctions pour abus de pouvoir et non-respect de la dignité des personnes. Nous appelons le conseil de l’ordre des avocats et des médecins à agir conjointement afin de dénoncer et de condamner les médecins qui ont outrepassé leurs obligations de n’établir qu’un seul certificat médical sur la condition sanitaire.

Nous appelons à une mobilisation plus que jamais active pour l’abrogation du « code de l’infamie » et contre toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, et toutes les formes de violences administratives, juridiques qu’engendrent les dispositions de ce code depuis 1984.

La « république des frères »

La loi même réformée ne peut pas grand-chose dans de nombreux cas. La plupart des femmes restent sans protection, les juges et la police pensent souvent comme les pères et frères les plus archaïques. Le mariage reste jusqu’à présent une affaire privée, malgré la volonté du législateur algérien et marocain d’en faire une institution de droit public et de le sortir des griffes des tribus anciennes. Un vœu pieux. Le principe de masculinité est l’ordinateur des rapports sociaux, il oriente l’ensemble des lois sur la famille. Les hommes restent les maîtres de la citadelle close du domicile conjugal, et sont très rarement et très difficilement punissables quand ils outrepassent leurs droits. Leurs droits sont sans limites... L’idée de viol entre époux fait sourire, sourire les hommes et les femmes.

La justice n’est pas encore l’instance capable de cristalliser une idée de progrès et d’œuvrer pour un projet de société basé sur des idées novatrices. Ce qui regarde le mariage reste le domaine des familles. Ainsi, une femme qui n’a pas la protection d’hommes de sa famille peut difficilement obtenir et faire exécuter un jugement en sa faveur. On peut tous les jours constater cette impuissance, ou cette complaisance avec la pratique léonine qui permet au mari qui répudie sa femme de la chasser du domicile conjugal, avec ou sans enfants. Malgré les efforts du législateur de 1984 pour moraliser la pratique de la répudiation et obliger l’homme à fournir à la mère gardienne des enfants un toit, on peut mesurer l’étendue de cette tradition qui jette le déshonneur sur toute une société. Malgré la dénonciation par les journalistes, les féministes, le soir venu, la ville d’Alger se peuple de hordes de femmes et d’enfants qui dorment dans la rue, pas très loin des commissariats de police par crainte des agressions, ou sous le tunnel des Facultés. Pour la plupart, ce sont des femmes chassées du domicile conjugal. La figure du sans-domicile fixe en Algérie est une figure féminine. Il n’est pas rare d’entendre la nuit les pleurs d’un enfant.

La nouvelle loi est plus ferme à ce sujet, qu’en sera-t-il de son application ? Au moment où je rédige ce texte, le doute me submerge. Car durant cette période de grâce que sont, ou que devraient être pour un croyant, les jours qui entourent le sacrifice de l’agneau, qui sauva la vie d’Ismaël, l’ancêtre des musulmans, dans mon entourage direct je vis un de ces drames de la vie quotidienne des femmes algériennes. Une de mes amies, une femme instruite et appartenant à un milieu citadin depuis plusieurs générations, a, il y a quelque vingt-cinq ans, épousé par amour le fils d’un militaire haut gradé de l’Algérie indépendante, issu de la campagne. Après des péripéties violentes, une répudiation, le remariage du mari, celui-ci veut récupérer la maison qui était le domicile conjugal et qui appartient aussi à l’épouse et aux enfants. Pour prévenir un drame, une tentative de conciliation est menée, on va voir le chef de guerre pour qu’il raisonne son fils. Il répondit au médiateur : « Chez les Arabes quand on répudie une femme, on la chasse de la maison ». Pleurez, mes sœurs algériennes, cet homme qui alla au moins sept fois à la Mecque n’a rien retenu du message de son Dieu. Il a oublié, ou n’a jamais su ce que le Coran lui ordonne, dans le premier verset de la sourate At-talak : « ... Craignez Allah, votre seigneur ! Ne les chassez pas de leurs maisons, et qu’elles n’en sortent pas, à moins d’avoir commis une turpitude ». Que dire alors de l’influence de la loi des hommes sur lui !

Ici, je dois lever une équivoque possible, je ne fais pas mienne les théories qui avancent que le salut des femmes est dans un retour au message coranique. Le temps est passé, hélas, de la force structurante de la spiritualité sur les hommes, c’est à d’autres saints qu’il faut nous vouer. Ceci est d’autant plus vrai que les tenants du retour au message originaire se contentent de perpétuer la vieille domination tribale. Ainsi, au lieu de rappeler que sur l’adultère de la femme qui est puni de mort par lapidation, le Coran institue une preuve impossible : quatre témoins et l’épreuve de l’épée que l’on doit passer entre le corps des amants (Tariq Ramadan, la version soft et séduisante de l’intégrisme islamiste, se contente de suggérer « un moratoire » !)

Mon petit récit n’était pas une anecdote mais une histoire emblématique d’un comportement répandu, qui révèle les mœurs a-islamiques d’une population qui se cache derrière la religion, et n’obéit à personne, ni à Dieu, ni aux lois du pays. Les codes de la famille et leurs amendements timides, avec comme instruments de mise en œuvre une magistrature pétrie par la tradition, une police pas spécialement formée pour les affaires de violences conjugales, de répudiations, d’enlèvement d’enfant, etc., pèsent bien peu devant l’idéologie sexiste et misogyne des sociétés. La protection de la loi ne remplace pas encore la protection de la fratrie. Il est bien évident que ceci renforce dans la famille la place des hommes. C’est cette idée qui pourrait expliquer que certaines femmes acceptent volontairement le maintien du patrimoine familial au profit du frère, et abandonnent une part de leur héritage. Dans des pays de non-droit, les lois sur l’égalité, sur le droit au travail, quand elles existent, ne suffisent pas à protéger les femmes, il faut encore avoir recours aux solidarités familiales et claniques. Germaine Tillon disait très justement dans le Harem et les cousins que l’avilissement des femmes du Maghreb tirait ses causes du fait qu’elles n’étaient plus dans la république des frères et pas encore dans celle des cousins. La vie économique et sociale a eu raison de la fratrie, mais rien ne la remplace encore, et mieux encore elle est maintenue artificiellement par les pouvoirs en place, qui entretiennent l’illusion de la vieille société tribale dont le seul substrat moral reconnu est celui tiré d’une mythologie religieuse alimentée par les songes creux et les désirs irréalisables des hommes.

Les mentalités, le dernier masque de la morale sexuelle

Et nombreux sont ceux qui évoquent ces comportements, ces mentalités, disent-ils, pour expliquer, accepter l’impuissance de la loi, l’immobilisme, disons plutôt la régression des mœurs de nos pays (la polygamie a quadruplé en 30 ans, sans parler du voile qui a envahi les universités, les rues, les cafés). Cette référence aux mentalités est faite au plus haut degré du pouvoir, pour se défausser de ses promesses électorales. Le président Bouteflika, après avoir promis de mettre la législation algérienne au même niveau que les normes internationales en matière de droits des femmes, ne s’est-il pas plaint de ne pouvoir changer la loi sur la famille, lui qui avait changé la loi des hydrocarbures, dont l’Algérie dépend entièrement ? Le pouvoir marque le pas sur les mentalités. Mais que signifie ce mot ? N’est-il pas un mot-valise où tout le monde met ce qu’il veut bien ? Ce recours « aux mentalités » est si souvent utilisé par ceux que les « mentalités » arrangent qu’il devient suspect. Derrière lui se cache peut-être la réponse qu’attend de nous le Sphinx à la question de l’infériorisation des femmes dans les sociétés dites arabo-islamiques. De toutes évidences c’est un mot clé, un mot « politique » sur lequel nous devons nous arrêter.

Les mentalités nous renvoient à l’identité profonde des hommes et des femmes dits arabo-islamiques que les lois et les stratégies de modernisation n’arriveraient pas à atteindre. Une identité/mentalité qui resterait tapie au sein du rapport de genre qui se met en place dans nos sociétés, et qui surgit comme un diable de sa boîte quand on parle de rapport des sexes. On peut donc en déduire que les mentalités sont étroitement liées au sexe, et à la vieille morale sexuelle. Cette morale sexuelle est si persistante et si déterminante des comportements que nous sommes amenés à penser que l’homme arabe ne semble connaître comme gouvernance sociale, comme règle de conduite, comme politique - art et manière du vivre ensemble - que son pouvoir sur ses femmes. Cela explique d’ailleurs qu’il soit si conciliant avec ceux qui le gouvernent quand ils le confortent dans cette « mentalité ».

Nos dirigeants ont bien compris l’usage qu’ils pouvaient faire de cette mentalité dominante, et quand ils disent qu’ils peuvent commander à tout, sauf aux règles qui régissent le rapport des sexes, c’est qu’ils ne prennent pas le risque de mettre en jeu ce qui les pérennise. Les déclarations du président de la République algérienne (« Je peux changer la loi des hydrocarbures mais je ne peux pas toucher au code de la famille ») est une fausse confidence dont le faux-semblant est renforcé par l’utilisation de la voie régalienne (les réformes de 2005 ont été promulguées par ordonnance). Cela perpétue l’idée fictive d’un pouvoir qui serait plus « moderne » que le peuple.

Une citoyenneté qui se résume à une morale sexuelle

Nous qui avons expérimenté les diktats des pouvoirs dans nos pays, dans tous les autres domaines, nous nous interrogeons sur la force de celui-ci. Nous - ici, je pense surtout aux Algériens soumis à un pouvoir autoritaire plus prépondérant que les deux autres pays dont les régimes, royaliste et libéral, étaient basés sur d’autres dogmes - avons été infantilisés dans tous les domaines, sans résistance ; paysans, artisans, professeurs d’Université, avocats, médecins, industriels, tous, nous avons accepté d’être dépossédés de nous-mêmes, de nos métiers, de nos ambitions, de nos rêves, de nos mémoires. Les seuls territoires défendus becs et ongles, intouchables ou présumés tels, seraient ceux de l’organisation de la famille autour de la domination des femmes ? La seule chose qui aurait résisté à la « révolution algérienne » serait l’ordre sexuel des sociétés, celui qui assujettit les femmes - et les hommes, car beaucoup sont également victimes de cet ordre - à la prépondérance de la masculinité, à ce pouvoir dérisoire sur lequel se replie toute la dignité d’un peuple. Les pouvoirs en place bien évidemment en profitent, le peuple veut discuter : donnez-lui les pleins pouvoirs sur la famille et les femmes.

On comprend alors combien il est difficile pour nos sociétés d’abandonner ce pouvoir des hommes sur les femmes, de sortir de là, car c’est le seul référent politique qui lui a été accordé pendant de longues années, le seul partagé par tous et, parfois, souvent par toutes. Sinon comment expliquer l’attachement forcené des hommes arabes à la soumission des femmes ?

À chacun son égalité

Sur la scène internationale, on l’a vu, les gardiens de l’ordre ancien ont remis en question l’un des principes de base de la Communauté internationale, à savoir l’universalité et l’indivisibilité des droits de l’homme. C’est au nom d’une rationalité différente que les Etats musulmans, jusqu’aux plus modérés, plus modernisants, comme la Tunisie, ont évoqué une conception de l’égalité qui serait différente de celle retenue par les instruments internationaux. À partir de cette date, et à cause des femmes, la bataille sur les droits de l’homme et sur leur définition a été lancée. Dans ce débat, il y a ceux qui récusent en bloc les droits de l’homme, mais il y a également ceux qui, tout en acceptant les droits de l’homme en général, s’interrogent sur la place à donner aux cultures, aux identités particulières dans le concept des droits de l’homme. C’est avec eux que nous voulons dialoguer.

Cette interrogation est au centre des débats entre les intellectuels, les défenseurs des droits de l’homme, européens, maghrébins et arabes. Mais ce débat a lieu aussi à l’intérieur de nos pays maghrébins ; il peut être vif et mettre à jour la fragilité de la cohésion sociale et la difficulté d’établir un langage commun, tant les positions et les projets de société semblent être éloignés les uns des autres à l’intérieur d’un même pays. On a pu voir en Algérie jusqu’où cette confrontation, poussée à son paroxysme, peut conduire un pays : c’était pendant la décennie noire des années 1990, celle de la guerre entre les islamistes et le reste du pays, une guerre qui a duré autant que la guerre de libération et qui a failli être aussi meurtrière.

Ce débat a aussi une dimension politique, ses enjeux dépassent la question des femmes, et posent la question déterminante de l’adhésion ou non des pays du Maghreb, des peuples concernés, à des principes et à des instruments de lutte efficaces pour conquérir les droits et les libertés de notre condition d’homme moderne, et de femme. La Déclaration universelle des droits de l’homme et les traités et pactes qui en découlent, la convention CEDAW comprise, sont des instruments beaucoup plus subversifs que la tradition islamique et le Coran. Ceci explique la connivence entre les pouvoirs en place et les mouvements islamistes, qui ont fait de la revendication de l’égalité et de la liberté des femmes leur ennemi commun, et de l’universalité un gros mot.

L’universalité ? Un objectif en constante construction

Il est amusant de rappeler, dans ce contexte, que les féministes occidentales ont les premières ouvert le feu contre l’universalité, et cela dès le début des années 1970, les années du militantisme radical. De nombreux intellectuels/intellectuelles maghrébins les rejoignent aujourd’hui. Les droits de l’homme, oui... mais. La critique de l’universalité fait l’objet de très nombreux développements depuis une dizaine d’années, ici et ailleurs. Un travail critique qui porte aujourd’hui sur l’ethnocentrisme, comme il a porté hier sur le sexisme des droits de l’homme, sur leur incapacité consubstantielle d’atteindre l’universalisme auquel ils prétendent. Trop liée à une histoire, à une élite, à une culture, l’universalité des droits de l’homme sécrétée par la culture occidentale ne pourrait contenir la réalité multiple culturelle du monde, comme elle n’a pas su le faire des classes sociales et des femmes. Plus encore, des suspicions et des doutes sont formulés sur la portée morale du mouvement occidental des droits de l’homme, dont fut dénoncé le « double standard » illustré par l’histoire des conquêtes impérialistes au XIX° siècle, et au présent par l’épuration ethnique contre les Musulmans de Bosnie-Herzégovine, ceux du Kosovo, le déni des droits légitimes des Palestiniens, etc. Autant d’arguments d’une injustice contre les pays appartenant à l’islam. La critique des droits de l’homme versus Sud puise dans cette double morale sa raison et ses passions, et révèle le poids de l’identité culturelle, ici chrétienne et occidentale, dans les exigences de la conscience européenne. L’accusation qui est faite aux peuples du Sud de rester prisonniers d’un référentiel culturel pour situer leur place et leur rôle dans le concert des nations est retournée : le poids de l’identité culturelle se fait sentir aussi du côté des Européens, jusqu’à la laïcité dont ils font un credo qui pourrait être désigné avec plus de justesse comme une « catho laïcité » disent-ils ! Voilà de bonnes raisons de délégitimer les droits de l’homme et des femmes.

Nous ne sommes pas des clones

Les tenants du pouvoir, ainsi que les courants conservateurs et intégristes s’engouffrent dans ces questionnements et diabolisent les féministes maghrébines en les assimilant à l’Occident ; ils discréditent leurs actions et les coupent de leur base naturelle en incitant les peuples arabes à rejeter les droits de l’homme - et des femmes - comme une invention qui vient de l’Occident, un Occident qui bafoue les Arabes dans leurs droits et leur dignité. Ils nous rendent complices de cette humiliation.

Longtemps, le mouvement des femmes a été taxé de mouvement occidental. Les féministes maghrébines et arabes sont souvent perçues comme des clones de la civilisation occidentale, et par les Occidentaux aussi, ce qui est le comble ! Je reconnais qu’il devient plus facile de se faire entendre au Maghreb qu’en Europe où nos interlocuteurs/rices ne nous voient pas, car ils sont obnubilés par les discours des femmes voilées et de leurs frères prédicateurs, sortis des campus européens, qui réclament une version islamiste des droits de l’homme, et leur universalité !

L’universalité sur le terrain des luttes des femmes

La discussion est sans fin. Et devant la perspective d’un affrontement hasardeux et stérile entre des universalités fictives, ne faut-il pas mieux se rapporter au terrain des luttes pour les droits des femmes. Ces luttes menées par les femmes et les hommes des pays du Sud dessinent la carte de l’universalité qu’ils atteignent par des voies, des mots, des histoires particulières. Les revendications des femmes maghrébines, de plus en plus nombreuses et largement représentatives du corps social, doivent être considérées comme une adhésion aux droits fondamentaux. Du même coup, faisant leurs les principes de liberté et d’égalité, en se les appropriant, les femmes apportent la preuve de la pertinence du concept d’universalité, puisqu’elles sont en même temps l’expression de leur culture et qu’elles tendent vers ces droits qui sont issus d’une autre culture mais qui représentent aujourd’hui ce pourquoi elles luttent. Le refus massif des femmes et des hommes en Algérie pendant les années du terrorisme islamique d’obtempérer aux ordres des intégristes religieux sur toute une série d’interdits concernant les femmes et les petites filles, n’est-il pas significatif de la présence au cœur des sociétés d’un ferment d’adhésion aux droits de la personne humaine ? L’intensité, la persistance, la large représentation sociale des mouvements des droits de l’homme dans les pays arabes, des mouvements pour les droits des femmes, nous permettent de parler d’une « délocalisation » du concept universel des droits de l’homme et de sa re-territorialité dans les pays maghrébins. Ces luttes confortent notre conviction que le principe de l’égalité de tous les êtres humains est un principe rationnel qui appartient à toutes les cultures. Les exigences, les actions, les décisions individuelles et collectives qui se multiplient dans tous les pays arabes tendent vers la reconnaissance, sans le dire ni l’énoncer de cette façon, des droits civils et des libertés publiques tels que reconnus par la communauté internationale. Les choix de vie, les manœuvres pour contourner le Coran et ses discriminations contre les filles dans l’héritage, le refus de voiler leurs filles à l’école, et encore moins de les retirer de l’école, par des hommes et des femmes qui par ailleurs se réclament de leur condition islamique, nous autorisent à dire qu’ils illustrent ce principe de raison qui fonda la Déclaration universelle des droits de l’homme. Ces choix situent très fortement la femme et l’homme des pays du Maghreb au centre d’une construction du monde qui est proche, sinon identique, de celle dont nous parlent les fondateurs du concept de l’universalité des droits de l’homme.

De notre multiple condition à l’universalité

Le combat pour les droits civils et politiques a été l’un des combats les plus importants du XXe siècle ; dès les années 1950, les peuples colonisés y ont pris part en réclamant leur indépendance ; les indépendances conquises, les hommes et les femmes continuent de se battre pour faire reconnaître leurs droits, et très souvent ils se battent à l’intérieur de leur pays, de leur culture comme l’ont fait avant eux les vieux peuples occidentaux. Est-il nécessaire de rappeler que l’histoire de la conquête des droits des femmes dans le monde, et en Europe d’abord, est l’histoire de la lutte contre les traditions et les identités culturelles du moment. Les droits des femmes ont toujours et partout été arrachés à des cultures dominantes. Pourquoi les pays maghrébins et arabes y feraient-ils exception ?

Le combat féministe a pris sa source dans la culture occidentale et a été porté dans sa première étape par les femmes des pays occidentaux, mais aujourd’hui il concerne les femmes de toutes les cultures et de tous les pays. Partout, avec des mots différents, des stratégies différentes, des femmes revendiquent d’être reconnues comme sujets de l’histoire et de leur histoire.

Ce qui caractérise le mouvement des femmes, maghrébines comme arabes, comme africaines, ou asiatiques, c’est qu’il a inversé le processus d’énonciation des droits de la personne. Contrairement aux féministes occidentales qui sont parties d’un concept abstrait et reconnu par leurs sociétés pour conquérir leurs droits, nous, féministes maghrébines, sommes parties du particulier, des données sociologiques culturelles et historiques de nos pays - de notre participation aux luttes de libération, de notre contribution à l’économie de nos pays, de notre place dans la vie sociale et professionnelle etc. - pour revendiquer d’être reconnues comme individu(e)s à part entière.

Nous n’avons pas eu à notre disposition un droit reconnu même abstraitement, mais à force d’efforts nous le construisons. Dépassant la spécificité culturelle que l’on veut nous coller, la religion que l’on dresse devant nous comme un obstacle, nous avons entrepris la longue marche pour la reconnaissance de l’égalité sexuelle comme partie indivisible des droits de la personne humaine.

Alger, janvier 2006


Source :
Le manifeste des libertés

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